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«Le pouvoir en place (1964) avait peur du colonel Chabani»

 


Noureddine Zemam, professeur à l’université de Biskra, vient de publier un ouvrage en arabe, intitulé Le dernier mot du colonel Mohamed Chabani au peuple algérien (discours, articles et orientations), aux éditions Dar El Hikma.

 


- Revenir sur l’épisode historique et dramatique du colonel Chabani est-ce toujours «tabou» ou encore un sujet qui «fâche» ?

Pour nous intellectuels, évoquer l’histoire du colonel Chabani n’est pas tabou. Ceux qui appréhendent ça, on les laisse vivre avec cette peur. Cela n’est pas important. Parce que le colonel Chabani a vécu en Algérie. Il a décelé et découvert quelque chose qui n’était pas normal. Alors, il a voulu s’adresser au peuple algérien pour l’ exhorter à préserver cette indépendance (5 Juillet 1962). C’était son dernier mot. Et dans son discours, il indique comment protéger et prémunir cette indépendance. Et ce dernier mot du colonel demeure toujours actuel. C’est un legs, un testament, malheureusement.

 


- Quel «crime» a commis le colonel Chabani pour mériter une exécution séance tenante, expéditive et impitoyable ?
Son seul crime, il était nationaliste. Il avait peur que la Révolution (anticoloniale, 1er Novembre 1954 - 5 Juillet 1962) soit confisquée. Et que l’indépendance soit usurpée. Le colonel Chabani avait des preuves que des gens étaient des imposteurs dans la Révolution. Des «De gaulliens». Pour qui l’indépendance de l’Algérie n’était que formelle.
Et tous ses discours portaient sur la mobilisation. Pour un vote en faveur de l’Algérie. Ni référendum ou autre. Il avait donné au peuple des orientations pour rallier l’Armée Nationale populaire pour défendre l’intégrité de l’Algérie à l’époque. Je pense que son discours reste très important, même maintenant.

- Il était jeune et clairvoyant…
Il  avait suivi des études en arabe. Il avait une très grande bibliothèque. C’était un grand lecteur. Un intellectuel de haut niveau. A 11 ans, il avait appris le Coran. Et les gens étaient derrière lui durant les prières des tarawih au mois de Ramadhan. Au lieu de poursuivre un cursus universitaire en Syrie, il avait préféré rester parmi les siens en Algérie.
Rejoindre les rangs des combattants de la Révolution. Il avait soutenu Ben Bella (premier président de la République algérienne de 1963 à 1965) et le clan d’Oujda (Bouteflika, Boumediène, Kafi, Boussouf, Lotfi…). Sans être un des leurs. Je pense que c’est sa seule erreur. Il les avait soutenus parce qu’il voyait qu’ils étaient meilleurs que les autres. Ce qu’il avait constaté. Mais, selon son frère, ce soutien est une chose qu’il avait regrettée. Le colonel Chabani était très franc et droit.

- Le colonel Chabani constituait-il un danger, une menace ?
Le pouvoir en place (de l’époque en 1964) avait peur du colonel Chabani. Parce que ses thèses étaient contraires aux siennes. Elles étaient celles d’inféodé à la France ou au bloc de l’Est. Il voulait une Algérie libre. Avec des cadres algériens. En bénéficiant des expériences des autres. Particulièrement celle socialiste.

- La teneur de ses discours était allusive. Il répondait au pouvoir et ses hommes forts…
Oui, absolument. Il leur répondait dans ses discours. Il disait que les Français avaient le droit de rester en Algérie s’ils voulaient être fidèles et assimilés à l’Etat algérien. Ils pouvaient rester en tant qu’instituteurs, médecins… Il était pour le pardon aux harkis, du moment que l’Etat le décrète, mais à condition qu’ils n’aient pas commis de crimes contre le peuple algérien. Et qu’ils n’aient tué personne. Cela ressortait dans ses discours. Il voulait une paix parmi les Algériens et reconstruire un nouvel Etat algérien.
Mais il y avait un paradoxe historique. Les gens qui étaient avec les Français, ce sont ceux-là mêmes qui les incitaient à fuir l’Algérie. Alors que des gens qui ont vraiment combattu les Français comme lui voulaient que les ressortissants français restent en Algérie. Comme cadres participant à l’édification de l’Etat algérien.

- Le procès en cour martiale était politique…
Le deuxième tome de son frère, Abderrahmane Chabani, évoquera cela. Le titre de l’ouvrage pourrait être Les grands plaidoyers. Où il dévoilera la constitution des jurés du procès du colonel Chabani. La majorité étaient des officiers (algériens) de l’armée française. Il relatera les lois édictées par Houari Boumediène (ministre de la Défense) à l’époque, stipulant aucun recours. Tout était préparé. Une décision unilatérale.

- C’était la course contre la montre entre le procès en cour martiale et l’exécution du colonel Chabani…
On avait déjà commencé à creuser la tombe. Alors qu’il était en cour martiale. C’est Bencherif qui supervisait cela. Les déclarations de Cherif Mahdi dévoilent tout. Le colonel Chabani a été exécuté dans la région d’Oran, dans un bois. Les djounoud (soldats) n’ont pas voulu le tuer. Mais il y en a un qui a achevé l’exécution. L’histoire existe. Mais je n’ai pas évoqué cela. Ce qui m’a intéressé dans l’ouvrage Le dernier mot du colonel Chabani au peuple algérien, c’était sa manière de réfléchir. Comment édifier un Etat, sa culture politique.

K. Smail



 




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