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Le commandant Sakhri, membre du conseil de la wilaya 6 se confie au journal le Soir d'Algérie.
"Une page d'histoire qu'on voulait déchirer"



Triste et cruel destin que celui du colonel Mohamed Chaâbani. Promu à la plus haute fonction de la révolution à un moment ou "d’autres se prélassaient dans les salons feutrés à l’étranger", il fut, ironie du sort, accusé condamné et exécuté aux premiers instants d’une indépendance, pour laquelle, il avait sacrifié les plus beaux moments de sa jeunesse. C'était la première exécution de l'Algérie indépendante. Et plus de vingt années durant, son nom a été frappé d'interdit de citation et sa mémoire léguée aux oubliettes. Sa réhabilitation au début des années 80 a été perçue par ses collaborateurs comme une juste victoire de la raison et du bon sens.
Chaâbani était-il réellement un "traître"? Où était-il une autre victime d’une série d’exécution qui a entachée la glorieuse révolution de Novembre? Un de ses fidèles collaborateurs, le commandant Sakhri tente d'apporter ici un témoignage sur la vie et la mort de ce militant.


Le Soir : Qui était le colonel Mohamed Chaâbani ?
Le Cdt Omar Sakhri : Natif d'Oumache, un petit village de la wilaya de Biskra, Il entreprit ses études à Oumache, Biskra avant de rejoindre l'institut Ben-Badis à Constantine. Encore étudiant au moment du déclenchement de la révolution, il ne tarda pas à abandonner les bancs de l'école pour rejoindre les rangs de l'A.L.N avant d'être le compagnon et le collaborateur du colonel Si Haouès jusqu'a sa mort. De ses qualités, je retiens, entre autres, le jour ou il fut désigné en même temps que d'autres à la tête d'une des quatre régions de la wilaya VI, et il était encore très jeune. En ce temps, il y' avait comme règle, que celui qui a sollicité ou refusé une responsabilité était un traître. Ne pouvant pas donc refuser, de peur d'être accusé, et craignant de ne pouvoir être a la hauteur de sa mission, Si Mohamed Chaâbani pleura. Son accession à la responsabilité de la wilaya ne fut pas accidentelle. Il était passé par tous les postes, zone, région et wilaya. Aimé et respecté de tous les djounoud, il était d'un tempérament calme et serein et ne se précipitait jamais dans la prise des décisions. Sociable et communicatif, il avait un sens de l'humour très développé. De petite taille, il avait cependant une très grande personnalité. Colonel sur le terrain depuis 1959, il ne fut officialisé qu'en 1961.

Le Soir : Le colonel Chaâbani était connu pour ses positions radicales et intransigeantes. Peut-on connaître les raisons qui l'avaient amené à adopter une attitude jugée sévère à l'égard du pouvoir de l'époque?
Le Cdt Omar Sakhri : L'une des raisons qui a réconforté le colonel Chaâbani dans ses positions, c'est la domination de "la troisième force", qu'on n'a pas cessé de combattre depuis 1958. De Gaulle prenant le pouvoir, avait réuni le 13 mai 1958, les bacha agha, les caïds et autres "notables", pour leur expliquer que l'Algérie, devait avoir son indépendance. Il leur a donc demandé de se préparer d'ores et déjà à prendre le pouvoir. Dans leur réponse, ils lui ont promis que le relais serait assuré par leurs enfants. Lesquels d'ailleurs ont été invités par De Gaulle à rejoindre les rangs de la révolution algérienne afin de mieux servir la France, au moment de l'indépendance. Et Mohamed Chaâbani était précisément contre ces éléments qui n'ont rien à voir avec la révolution et qui se sont empressés de prendre le pouvoir, et notamment contre ce qui est communément appelé "la promotion d'Allemagne" et à sa tête Chabou. Et pour cause ce groupe avait fait croire à tous ceux qui ont collaboré à un moment ou un autre avec l'armée française que la wilaya VI était leur pire ennemi, que Chaâbani était contre eux. Se sentant en position de force, et avec la complicité des autres forces politiques opportunistes, ils ont exercé une pression sur Ben Bella et Boumediene pour les convaincre de la nécessité de se débarrasser de Chaâbani. En 1962, Chaâbani, tout comme les autres cadres de la wilaya VI était ben-belliste et j'ajouterai pour l'histoire qu'il l'était plus que nous autres. Profitant de cette situation, Boumediene avait mobilisé tous ses alliés militaires et politiques pour exercer une pression sur Ben Bella, à telle enseigne que ce dernier est arrivé jusqu'a douter en la loyauté de Chaâbani. Celui-ci était accusé de tentative de sécession. Une accusation grave et sans aucun fondement, dans le seul but d'étiqueter Chaâbani pour justifier sa liquidation à l'égard de l'opinion publique. Or, Chaâbani était le contraire de ce qu'ils avaient avancé. Il n'a eu à aucun moment l'intention de séparer le Sahara du Nord. Chaâbani était fidèle aux principes de la révolution. D'autres part, ils ont fait de Chaâbani un opposant farouche de la francophonie. Au moment ou lui n'était pas contre les francophones, mais plutôt contre les francophiles. Et il se trouvait que c'est la francophilie qui a mobilisé la francophonie autour de ses intérêts qui se situent aux antipodes des intérêts soutenus par les éléments du parti communiste de l'époque, en constituant une force de pression qui a amené le pouvoir en place à trouver l'astuce pour se débarrasser de Chaâbani. Le colonel Chaâbani a été provoqué plus d'une fois, et à chaque fois il contournait le piége qu'on lui tendait.

Le Soir : Peut-on avoir quelques détails sur ces provocations?
Le Cdt Omar Sakhri : Une première fois en montant de toute pièces l'histoire de la sécession du Sahara du reste du pays. Une deuxième fois en désignant des personnes pour son remplacement. Ils ont fini par l'isoler en l'écartant de la responsabilité de la région. Et il a été nommé malgré lui au sein du bureau politique du FLN, poste qu'il avait de tout temps refusé, pour la simple raison, qu'il détestait ce travail politique. A la fin, ils l'ont encerclé, sans qu'il en sache quelque chose. Et quand, il a appris la mauvaise nouvelle, il s'est enfoui, pour ne pas avoir a se rebeller. Et là j'insiste en réaffirmant que Chaâbani ne s'est jamais rebellé. Il a préféré prendre la fuite pour éviter d'être pris. Mais c'était un véritable piège. Des forces convergeaient de toute part sur Biskra. Un ordre a été donné pour effectuer une large opération de ratissage.

Le Soir : Mais des accrochages, auraient été signalés entre l'armée régulière et les fidèles à Chaâbani?
Le Cdt Omar Sakhri : Non! il n'y a jamais eu d'accrochage du tout au contraire, la veille de son arrestation, le colonel Chaâbani était chez moi jusqu'à six heures du matin et j'étais le premier à l'informer qu'un mouvement de troupes gouvernementales était constaté aux alentours de Biskra, et qu'il fallait qu'il quitte la ville.

Le Soir : Dans quelles circonstances le colonel Chaâbani a été arrêté, condamné et exécuté?
Le Cdt Omar Sakhri : Il fut poursuivi et arrêté le 28 Juin 1964. Un tribunal a été constitué pour la circonstance et durant un procès expéditif, parce que bien à l'avance, le colonel Mohamed Chaâbani, âgé à peine de 30 ans, a été condamné à mort à Oran (Canastel) et exécuté. Il était le plus jeune colonel d'Algérie et du monde. Et l'ironie du sort a voulu que l'Algérie indépendante et pour la première exécution condamne et exécute son plus jeune colonel.

Le Soir : Vous dites préparé à l'avance. Peut-on en savoir plus?
Le Cdt Omar Sakhri : Préparé à l'avance, parce que les textes ont été élaborés spécialement pour l'exécution. Cette composition était de celles-là même que Chaâbani combattait. Le tribunal était d'ailleurs présidé par un certain Zertal défenseur aujourd'hui des traîtres de la révolution. Le colonel fut exécuté en septembre 1964.

Le Soir : N ' y a t-il pas eu de demande de grâce adressée de la part du pouvoir de l'époque, représenté par le président Ben Bella ?
Le Cdt Omar Sakhri : Il n'y a pas eu de grâce parce que le pouvoir à l'époque n'était pas en position de force. Mais je crois qu'en tout état de cause, que les déclarations faites ici et là relevaient beaucoup plus de la justification et de la couverture. Ben Bella m'avait dit personnellement que si je (NDLR : le Cdt Sakhri) n'avait pas "marché" avec Chaâbani et que si j'avais été le voir, il aurait pu dans ce cas le sauver. Pour sa part, Boumediene m'avait déclaré que lorsque le tribunal avait rendu son verdict, il en avait informé le président en lui signifiant qu'il lui appartenait de prononcer ou de refuser la grâce. Ben Bella lui aurait répondu qu'il attendait l'exécution du verdict. Cependant, il est notoirement établi que c'est Boumediene qui avait tout préparé, aussi bien l'ordre donné aux forces d'encercler Biskra et d'arrêter Chaâbani que l'élaboration des textes du procès et la désignation des membres du tribunal. En plus de cela, il y a lieu de noter que Boumediene nourrissait une haine aveugle envers Chaâbani et qu'il avait tout fait pour le briser. Alors que Chaâbani n'avait que respect et égard envers lui.

Le Soir : Comment et pourquoi Chaâbani est-il arrivé à être placé sur le banc des accusés?
Le Cdt Omar Sakhri : Pour cela on doit remonter aux premiers instants de l'indépendance, quand la situation s'était rétablie après la crise des wilaya. Chaâbani avait été désigné pour prendre la tête de l'état major. Il avait refusé en disant que c'est aux responsables des régions réunis, d'élire en toute liberté le plus âgé d'entre eux, il avait avancé le nom de Mohand Oulhadj. Mais ni Boumediene ni Ben Bella n'avaient accepté que Mohand Oulhadj soit a la tête de l'état-major. Par ailleurs je dois ajouter pour l'histoire que Boumediene allait être évincé de la tête du ministère de la défense et on avait proposé à Mohamed Chaâbani de prendre sa place. Celui-ci avait refusé de jouer à ce jeu, en déclarant aux opposants de Boumediene qu'il n'est pas dans ses habitudes de s'en prendre aux dirigeants de la révolution, bien que Chaâbani s'était élevé contre Boumedienne quand celui-ci avait fait appel à la 3éme force envoyée par De Gaulle pour qu'elle prenne en main les affaires militaires et administratives du pays. Parce que Chaâbani savait pertinemment que ces opportunistes ne pouvaient que mener l'Algérie à la faillite, c'est-à-dire vers la situation ou elle se trouve actuellement. Je dois aussi rappeler que Chaâbani, au cours du congrès de 1964, avait demandé une épuration de cette 3ème force.

Le Soir : Avant que le conflit n'aboutisse à une impasse, n' y' a t-il pas eu des tentatives de médiation entre le pouvoir et Chaâbani pour rétablir l'ordre et la sérénité?

Le Cdt Omar Sakhri : Il y'a eu effectivement quelques médiations mais qui n'étaient pas toutes spontanées et sincères. Certains jouaient à un double jeu alors que d'autres voulaient réellement bien faire. Je citerai pêle-mêle, Ali Mendjeli, Mohand Oulhadj, Tahar Zbiri avec Amar Mellah, l'ambassadeur d'Égypte à Alger, Ali Khachaba, Lakhdar Bouregaa, le colonel Hacene. Dans tous les cas de figure, je dois dire que la mort de Chaâbani s'inscrit dans une série d'exécutions qui visait les grands noms de la révolution algérienne, Abane Ramdane, Krim Belkacem, Nouaoura, Lamouri et bien d'autres.
Journal Le Soir d'Algérie édition du 25-01-1993. Entretien réalisé par Belkacem Bellil
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Colonel Mohamed Chaabani Web Site