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Retour au deuxième sous-sol du Centre des archives nationales de Paris. Au moment où R’tila et Inkabout (deux araignées bien installées dans une étagère contenant les archives de la Révolution algérienne) s’apprêtaient à éplucher le dossier ayant trait à l’assassinat des deux colonels, Amirouche et Si El Haouès, un… troisième arachnide, Mygale, se pointe et demande : «Que faites-vous avec ce tas de papiers moisis ?»

R’tila : Moi et Inkabout sommes choqués par ce que nous venons d’apprendre sur le premier Président de l’Algérie indépendante, il y a là de quoi vomir toute sa ficelle…

Inkabout : Oui, ce Ben Bella est un vrai vendu, il…

Mygale : Attends, attends, je crois que ce nom me dit quelque chose. Ben Bella… Ben Bella… Oui, ce nom ne n’est pas inconnu… ça y est, ça me revient… j’ai croisé ce nom au troisième sous-sol.

R’tila : Mais le troisième sous-sol recèle les dossiers secrets de la DST, non ?

Inkabout : Descendons y jeter un coup d’œil… Qui sait ? Peut-être découvrirons-nous que ce Ben Bella n’est pas un traître et que c’est la DST qui a inventé toute cette histoire ! Peux-tu nous y conduire, chère Mygale ?

Mygale : Avec plaisir, accrochez-vous à ce fil que je viens de tisser et laissez-vous glisser… Voilà, nous y sommes, prenons à gauche, eh non, plutôt à droite… Bingo ! Voici le dossier dont je vous ai parlé.

R’tila : Oui, tu as raison, regarde cher ami Inkabout, ça parle de l’assassinat du colonel Chaâbani et il est écrit que c’est Ben Bella lui-même qui, sous la pression de son ministre de la défense Houari Boumediene, a ordonné son exécution.

Inkabout : Donc, finalement, cela ne fait que confirmer que Ben Bella et Boumediene sont des criminels. Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est ce que viennent faire la DST et la France dans cette histoire…

Mygale : Attendez, laissez-moi terminer de lire l’introduction de ce rapport… Maintenant, c’est plus clair, il paraît que l’assassinat de Mohamed Chaâbani, le plus jeune officier de la Révolution et de l’Algérie indépendante, faisait partie du plan élaboré par les services français et mis en œuvre par le clan d’Oujda et son bras armé, les DAF. L’exécution de ce plan diabolique, qui consistait à supprimer l’élite révolutionnaire algérienne, a débuté par l’élimination de Abane Ramdane et s’est poursuivi jusqu’au lâche assassinat de Mohamed Boudiaf.

R’tila : Mais pourquoi assassiner ce jeune homme ? Regardez comme il est charmant sur cette photo ! Menaçait-il les intérêts de la France ? Et pourquoi ce sont Ben Bella et Boumediene qui ont été chargés de cette sale besogne ?

Inkabout : Dans cette page, on nous cite plusieurs raisons qui ont poussé le président Ben Bella, un authentique Marocain que de Gaulle a réussi à installer à la tête de l’Etat algérien, à ordonner l’exécution du chef de la Wilaya VI, le colonel Chaâbani.

Mygale : Effectivement, le colonel Chaâbani, qui était un homme d’une vaste culture, refusait de voir les DAF (déserteurs de l’Armée française) occuper des postes de responsabilité et infiltrer le ministère de la Défense. Il refusait l’encadrement francophile dont s’était entouré l’Etat-major et exigeait l’assainissement de l’Armée et la remise en cause de certaines nominations. Ce qui ne plaisait pas à Boumediene qui voulait écarter tous les vrais révolutionnaires et les remplacer par les DAF. Au cours du congrès du FLN de 1964, Chaâbani avait demandé l’épuration du pays de la 3e Force (DAF, Marsiens et promotion Lacoste) envoyée par de Gaulle pour prendre en main les affaires militaires et administratives du pays. Ce discours historique du colonel Chaâbani provoquera un véritable vent de panique dans le clan de Oujda, chez Boumediene et ses DAF, et aussi à Paris.

R’tila : Ça explique tout alors… Et l’autre raison ?

Mygale : Le colonel Chaâbani était un Ouléma, membre de l’association de Ben Badis. Il a rejoint le maquis le 19 mai 1956 suite à l’appel du FLN lancé aux étudiants. Dès l’Indépendance, le clan d’Oujda a dissous l’Association des Oulémas, placé son président, Cheikh El Bachir El Ibrahimi, en résidence surveillée et exilé les membres influents. Il est clair que Chaâbani, qui était le successeur de Si El Haouès à la Wilaya VI, ne pouvait échapper à cette épuration orchestrée par Ben Bella, Boumediene et le clan d’Oujda.

Inkabout : Donc, ils voulaient se débarrasser de Chaâbani pour plaire à leurs parrains, de Gaulle et Nasser, c’est ça ?

Mygale : Possible… D’après ce que je lis ici, le colonel Chaâbani était scandalisé par le régime pro-soviétique que Ben Bella avait imposé au pays. Il refusait également les ingérences de l’Egypte et du colonel Djamel Abdenasser dans la gestion du pays.

R’tila : C’est pour ça que, une heure après l’exécution du colonel Chaâbani, Ben Bella a pris l’avion à destination du Caire pour rendre compte à son maître, Nasser, lequel avait dénoncé le mouvement chaâbaniste dans le Sud algérien et qualifié les opposants à Ben Bella de «vauriens». Mais où est l’intérêt de la France dans tout cela ?

Mygale : Après l’Indépendance, le plus grand souci de Mohamed Chaâbani, qui a succédé au colonel Si El Haouès à la tête de la Wilaya VI (le Sahara), était de protéger les richesses du peuple algérien et de réduire à néant l’influence de la France sur cette région pétrolifère. C’est dans cette perspective que Chaâbani décida de chasser de son territoire les DAF, Zerguini et Boutella, dépêchés par Ben Bella.

Inkabout : Et ces DAF avaient donc pour mission de protéger les intérêts français en Algérie, dont les richesses souterraines. Avant cela, le conseil de la Wilaya VI, dont le chef n’est autre que Mohamed Chaâbani, a dénoncé et mis en échec toutes les tentatives du gouvernement français de couper le Sud algérien du reste du pays, y compris celle de faire des Mozabites, à leur tête Cheikh Bayoud, une sorte de communauté autonome, donc privilégiée.

R’tila : A partir de ce moment-là, Chaâbani est devenu l’homme à abattre.

Mygale : Il y a un autre motif à ce crime : le colonel Chaâbani avait refusé d’exécuter l’ordre de combattre les forces du FFS de Aït Ahmed (ses frères moudjahidine). Il s’est aussi opposé à la mise à l’écart des authentiques révolutionnaires, à l’image de Boudiaf, Krim, Khider, etc.

Inkabout : C’était un brave homme, ce Chaâbani ! Si les Algériens l’avaient eu comme Président, on n’aurait jamais souffert de cette forte immigration arachnoïdienne chez nous en France. Mais pourquoi sont-ils allés jusqu’à le tuer ? Ne pouvaient-ils pas se contenter de l’écarter ou de l’exiler ou, à la limite, l’emprisonner ?

Mygale : La première décision prise par Ben Bella à l’encontre du colonel a été son éviction du Bureau politique du FLN, lui enlevant ainsi son immunité en tant que membre dirigeant de la direction politique du pays et préparant la voie à tous les dépassements. Le second acte orchestré par Ben Bella, probablement dicté par l’Egypte de Nasser, car la direction réelle du pays était entre les mains de Djamel Abdenasser, a consisté à signer deux décrets consécutifs à l’encontre du colonel, l’un le destituant de son grade et l’autre le radiant du corps de l’ANP.

R’tila : J’ai un petit creux, Inkabout s’il te plaît, va décrocher cette pauvre mouche piégée par cette toile. Avec ta permission, bien sûr, ma petite Mygale !

Mygale : Oui, je t’en prie, servez-vous, moi, je n’ai pas faim, je viens juste de me taper un papillon de nuit. Je continue… La fin de la dissidence de Chaâbani contre Boumediene a été résolue pacifiquement suite à la médiation de vrais moudjahidine. Chaâbani est retourné à Biskra après avoir rendu ses armes au colonel Saïd Abid, qui sera, lui aussi, assassiné par cette même pègre quelques années plus tard.

R’tila : Puisque tout était rentré dans l’ordre, pourquoi le tuer ?

Mygale : Malgré ce dénouement heureux, le président Ben Bella, influencé par Boumediene, continua à exiger l’arrestation de Chaâbani, son jugement et son exécution. Pour cela, Ben Bella, conseillé par les DAF et les services égyptiens, utilisera une méthode qui relève du vrai banditisme : il invita chez lui, à la villa Joly, Tahar Laâdjel et Mohamed Djeghaba, compagnons d’armes et amis du colonel Chaâbani, qui furent arrêtés par la police de Hamadache. Après cela, Ben Bella contacta Chaâbani et lui intima l’ordre de venir à Alger, sinon les otages allaient être exécutés. C’est ainsi que le colonel Chaâbani fut arrêté le 8 juillet 1964 à Bou Saâda en compagnie de Hocine Saci, député dans le premier Parlement.

Inkabout : La mafia sicilienne n’aurait pas fait mieux ! Mais je pense qu’il n’a pas été malmené durant son arrestation vu sa stature de chef de Wilaya et grand révolutionnaire…

Mygale : Détrompe-toi, mon vieux, Chaâbani fut menotté et embarqué sans ménagement, à plat ventre à bord d’une Land-Rover et transféré à la prison de Djelfa sur un trajet de 100 km durant lequel il est resté encadré par quatre agents de chaque côté. Le véhicule transportant le colonel était précédé d’une DS Palace ayant à son bord le DAF, colonel Ahmed Bencherif, flanqué de ses deux bergers allemands sur la banquette arrière.

R’tila : Oui, j’ai lu en haut que le chef de la gendarmerie, Ahmed Bencherif, était une vraie crapule aux ordres de Boumediene.

Inkabout : Crapule, c’est trop peu dire car je me rappelle avoir lu qu’à son arrivée à Djelfa, toujours menotté, le colonel Chaâbani, fatigué, demanda un café. Ahmed Bencherif chargea un soldat de la besogne tout en lui ordonnant de lui verser la tasse sur le visage et de lui dire que c’est le cadeau d’un ex-militaire de l’armée française.

Mygale : Chaâbani fut ensuite transféré à Alger où il sera séquestré pendant quelques jours dans une cellule de l’état-major de la Gendarmerie nationale réservée par le colonel Bencherif (la même où furent transférées les dépouilles des colonels Amirouche et Si El Haouès après avoir été exhumées de la caserne militaire de Bou Saâda en 1965). C’est un certain Mohamed Touati, un autre DAF, qui fut chargé d’instruire le dossier d’accusation.

R’tila : Mohamed Touati ? Est-ce celui qu’on surnomme « El Mokh » et qui occupe le poste de conseiller à la présidence ?

Mygale : C’est lui-même. Ensuite le colonel Chaâbani fut conduit au PC de la SM, à Alger, où il subira un interrogatoire mené par 11 officiers.

R’tila : Mais c’est à Oran qu’il fut exécuté, non ?

Mygale : Oui, d’après ces PV, Ben Bella exigera de le remettre à la gendarmerie qui assurera son transfert vers la prison militaire de Sidi El Houari d’Oran, où il sera jeté et restera cloîtré pendant un mois dans un cachot de 80 cm de large sur 180 cm de long et 5 m de hauteur. Cet infâme trou à rats portait le numéro 57 et se situait au 2e sous-sol.

Inkabout : Quelle coïncidence, nous aussi étions au deuxième  sous-sol !

Mygale : Le choix de cette prison n’est pas fortuit, Boumediene voulait que ses « ennemis » soient séquestrés dans une prison qui porte son nom (Houari). Une de ses méthodes psychopathiques pour harceler ses opposants, même en détention.

R’tila : A ma connaissance, ces cachots ont vu passer Hocine Saci, Mohamed Khobzi, ministre du Commerce, proposé par Chaâbani dans le premier gouvernement algérien, Mohamed Djeghaba, Tahar Laâdjel, le commandant Chérif Kheireddine, Saïd Abadou, le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi et bien d’autres encore… Ces cachots sont des sortes de puits creusés le long des couloirs. S’y retrouver donne l’impression d’être avalé par la terre. A-t-il bénéficié d’un procès équitable ?

Mygale : C’est plutôt une parodie de procès qui a commencé le 3 septembre 1964 vers midi pour se terminer le 4 vers 3 heures du matin, et l’exécution (l’assassinat faudrait-il dire) eut lieu moins d’une heure plus tard dans la prison de Sidi El Houari à Oran (Canastel) après que la Cour martiale, présidé par Mahmoud Zertal, a rendu son verdict, la condamnation à mort.

Inkabout : J’en ai la chair de poule… Mais pourquoi ne lui ont-ils pas accordé la grâce ? C’est quand même un grand maquisard ! Et ses compagnons d’armes, ils n’ont rien pu faire pour lui ?

Rtila : J’ai lu que Boumediene faisait pression sur Ben Bella pour qu’il refuse la grâce et il insistait auprès de lui pour que l’exécution de Chaâbani soit expéditive.

Mygale : Effectivement, le colonel Saïd Abid a demandé à Ben Bella d’épargner Chaâbani. Il reçut un refus catégorique. «Pas question, il doit être exécuté demain», a-t-il répondu à Saïd Abid. D’autres colonels patriotes ont chargé une seconde fois Saïd Abid, en tant que commandant de la 1re Région, de prendre attache avec Ben Bella et de demander la grâce pour ce grand révolutionnaire. Ben Bella a non seulement rejeté catégoriquement leur requête, mais a insisté sur l’exécution de la sentence telle que décidée par le tribunal. Lorsque Saïd Abid en a informé ses compagnons, ces derniers lui ont dit : «Demande la grâce en notre nom, nous les officiers, et dis au Président que ‘‘Chaâbani est un moudjahid et un compagnon d’armes. Tu nous as ordonné de le condamner à mort. Nous l’avons fait. Et nous croyons qu’il ne le mérite pas’’. Nous lui demandons à présent de commuer sa peine de mort en peine de prison.»
Lorsque Saïd Abid l’a contacté pour la troisième fois, Ben Bella lui a répondu nerveusement : «Je vous ordonne de l’exécuter cette nuit.» Il a insulté Saïd Abid et même la mère de ce dernier, et lui a asséné : «Je t’interdis de me contacter une autre fois !», avant de raccrocher.

R’tila : Ma parole, Ben Bella et Boumediene sont de vrais sanguinaire sans pitié, qu’il soient maudits par la toile de la veuve noire !

Mygale : Bon, j’arrive à la fin… Oh, mon Dieu…! (Mygale éclate en sanglots et lâche le document)… Oh, mon Dieu !…

Inkabout : Qu’y a-t-il de si grave ? (Inkabout prend le papier et poursuit la lecture, la gorge nouée). Dans la cour de la prison, quelqu’un s’approcha pour lui mettre un bandeau sur les yeux, ce que Chaâbani refusa… Autre fait que retiendra l’histoire, après avoir été fusillé, il fut détaché du poteau d’exécution et mis dans un cercueil. Là, on constatera qu’il n’était pas encore décédé, un officier lui tira deux balles dans la tête pour parachever l’œuvre macabre, n’omettant pas de proférer des propos injurieux. Imaginez qui a été chargé d’exécuter ce crime ?

R’tila : je parie cinquante mouches que ce soit un DAF.

Inkabout : Bravo. Celui qui a fusillé le grand révolutionnaire est un certain Abdelhamid Latréche, un DAF, qui deviendra plus tard général major dans l’armée algérienne.

R’tila : Et le plus grave, c’est que le plus jeune colonel qu’a connu l’Algérie durant et après la guerre de Libération a été enterré dans un endroit… inconnu. J’en ai assez ! Retournons en haut et espérons que le dossier concernant l’assassinat des colonels Amirouche et Si El Haouès soit moins dramatique…
Par Omar Khayam




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