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Le Mouvement du 14 Décembre 1967 Des Officiers de l'ANP : Livre du Cdt Amar Mellah

Chapitre I : L'Etat-major général de l'ANP sans autorité
 
Pages 28, 29,30, 31, 32, 33 et 34.

   A
près mes études militaires effectués entre 1965 et 1967, dans le domaine du commandement de l'état-major général de l'armée, à l'académie Frounze, à Moscou, je rentre au pays animé par l'espoir que cette formation de plus de deux années n'allait pas être vaine: j'en avais tiré beaucoup de profit, pour en faire bénéficier notre ANP qui avait besoin de cadres formés militairement, au fait des connaissances militaires, aptes à répondre aux besoins impératifs qu'impose l'évolution dans les divers domaines militaires.
   On me confie -de façon non officielle- la fonction de responsable de la direction des blindés, dirigée auparavant par l'officier Hoffman Slimane. Après quelques semaines, je me rends compte que j'évolue dans une structure qui n'existe pas : tout ce que décide le chef de l'EMG de l'ANP n'a pas d'effet sur l'armée. Il est un chef sans autorité et ne détient aucun pouvoir dans la gestions des affaires de l'armée. Certes, il a un bureau au ministère de la Défense et entretient des relations fraternelles avec les responsables des Régions militaires.
   Toutes les nominations et les promotions au sein de l'armée, étaient soumises à une série de calculs et il fallait au préalable, répondre aux questions d'usage : Qui es-tu ? D'ou es-tu? Avec qui es-tu?... C'était de cette manière que les carrières étaient gérées, pour chaque cadre de l'armée qu'il soit officier ou officier supérieur.
   Je me souviens, un jour, le colonel Tahar Zbiri, chef de l'EMG, nomma à la tête d'un nouveau bataillon de blindés, crée à Tindouf, le lieutenant Noureddine Sahraoui. C'était un ancien moudjahid, un des rares cadres formés dans la spécialité des chars, commandant d'une compagnie des chars blindés.
   Aussitôt après cette nomination, une bourrasque se lève au ministère de la défense et au sein du cercle dominant de l'armée que l'on entendait grogner: "Comment a t-il osé nommer le lieutenant Sahraoui? Comment a t-il pu constituer un bataillon? Ceci n'est pas de son ressort...".
...Aucun membre de l'EMG n'avait de latitude officielle pour nommer, avec décisions dûment établies par le ministre de la défense, à l'inverse des usages en vigueur dans les autres armées du monde ou les nominations et les responsabilités étaient officiellement définies... Chez nous, les choses fonctionnaient autrement.
...Lorsque la question de l'organisation de l'armée et particulièrement celle de l'EMG, a été soulevée avec la présentation des propositions faites par les chefs des Régions militaires, en l'occurrence moi-même en ma qualité de responsable du Bureau Organisation de l'EMG, ainsi que le colonel Tahar Zbiri, c'est un véritable séisme qui s'en est suivi au sein de la plus haute sphère de la hiérarchie militaire.
   La majorité est d'avis qu'il est nécessaire de donner à l'EMG les prérogatives qui sont les siennes. D'autres sont d'un avis opposé... .Parmi les opposants figure le commandant de la gendarmerie le colonel Bencherif "-Il faut attendre un autre moment pour former et relancer cet EMG", a-t-il déclaré. Ces mots étaient lourds de sens et révélateurs de desseins inavoués.
   Lorsque le colonel Zbiri est intervenu à son tour, ce fut le dérapage " - Ce commandement de l'État-major n'existe pas. Tout émane de Chabou et c'est le commandant qui donne des ordres au colonel... C'est intolérable", a-il affirmé.
....Je me souviens, à ce sujet, d'un incident significatif qui s'était produit en 1963 lors d'une visite effectuée, au P.C. de la 5eme Région militaire, installé à l'époque dans la ville de Batna, par le ministre de la défense le colonel Boumediene. .... Lors des débats, un des intervenants, le lieutenant Abdelmadjid Chérif, soulève le problème des "officiers de la France", leurs comportements, particulièrement ceux qui ont rejoint les rangs de l'ANP après l'indépendance et ont obtenu les mêmes grades qu'ils portaient dans l'armée française et dont certains sont retournés vers la France, pour une raison ou une autre, après avoir pris connaissance de de tous les secrets de l'ANP.
   L'exposé évoquant cette question fut très mal pris par le ministre de la défense qui, sur un ton violent et menaçant, répondit : " Si j'entends à l'avenir quelqu'un dire " officier de la France", je mettrai une pierre dans sa gueule". ... La séance est levée. C'est là que beaucoup se rendirent compte de la stratégie à venir du ministre de la défense et dont la manière dont allait être conduite l'édification de l'institution militaire, l'Armée Nationale Populaire, héritière de l'Armée de Libération Nationale.  

La stratégie des transfuges de l'armée française :

Pages 34,35 et 36.

   J'entends par transfuges de l'armée française ceux qui avaient été incorporés dans les rangs de l'armée de l'occupation française et y avaient servi pendant plusieurs années, avant de rejoindre la révolution durant sa dernière phase, pour devenir des officiers, membres du commandement. Ils s'étaient tôt attelés à occuper les postes et services clés de l'armée de libération nationale puis, après l'indépendance, de l'armée nationale populaire. Le premier pas vers le contrôle de l'armée s'est fait par l'occupation des postes suivants:
- Secrétaire général du ministre de la défense: l'officier Abdelkader Chabou
- Direction du matériel: l'officier Bouzada
- Direction du personnel: l'officier Khelil
- Direction de Génie: l'officier Midouni
- Direction de l'instruction: l'officier Allahoum
- Direction des transports: l'officier Salim Saadi
- Direction de la défense Contre-Avions: l'officier Bakka
- Direction des Chars: l'officier Hoffman Slimane
- Commandant de Brigade: l'officier Khaled Nezzar*
- Commandant adjoint de la 2eme région militaire (Oran): Abdelhamid Latrache.
- Direction des Approvisionnements: l'officier Djeghri
   Ce dernier était un officier moudjahid, mais faisait partie du cercle du ministre de la défense. Les rênes de l'ANP étaient entre les mains de ces directeurs dont certains n'hésitaient pas à utiliser la forme possessive pour désigner les Directions qu'ils dirigeaient. Ils se comportaient avec les chefs des régions militaires comment bon leur semblait et agissaient sous la Direction du commandant Chabou, secrétaire général du ministère de la Défense, qui était le cerveau de ce groupe dirigeant l'armée, au nom du président Boumediene.
   Des tentatives ont été par la suite menées pour faire pénétrer certains d'entre eux dans les commandements des Régions militaires comme cadres de direction des services. Ce fut le cas pour la région de Biskra dirigée par le colonel Chaâbani et la région de Tizi-Ouzou conduite par le colonel Mohand Oulhadj qui tous deux, avaient renvoyé les officiers, dépêchés vers le ministère de la Défense nationale.
   La question des "cadres" de la promotion Lacoste intégrée dans l'ANP a été également posée au cours du congrès du Front de Libération Nationale tenu en avril 1964. Elle fut tranchée par le ministre de la Défense, le colonel Boumediene, qui avait affirmé que ' s'il fallait choisir entre les coopérants militaires et ces algériens venus de l'armée française, je choisirai les algériens". Cette position renforcera leur nombre et leur influence sous Chabou, secrétaire général du même ministère. Sur ce point, il y a lieu de rendre hommage au défunt colonel Mohamed Chaâbani et a monsieur Zahouane qui avaient eu le courage de soulever la question durant le congrès, de demander l'assainissement des institutions de l'État, en la débarrassant de ceux qui étaient hier, des auxiliaires de l'occupant français.
   Malheureusement, les choses sont restées inchangées et la page fut tournée ainsi que l'avait dit le président Ahmed Ben Bella.
   Il y a lieu de rapporter ici une anecdote. En 1965, j'étais à la tête d'un groupe de trente-quatre (34) cadres militaires, dans un stage de formation à l'Académie Frounze dans la capitale Soviétique, Moscou. La plupart de ces cadres étaient des transfuges de l'armée française. Au début du stage, les stagiaires ont été soumis à un test d'évaluation de compétence en matière de commandement de l'État-major.
   Le test intitulé " compagnie en défense" nous demandait de porter tous les éléments de réponse sur une carte à présenter au colonel russe qui allait nous enseigner la tactique militaire. Aucun des officiers transfuges ne put répondre. Ceci était suffisant pour nous éclairer sur la compétence et l'aptitude de ces officiers que les moudjahidine officiers surpassaient en matière de tactique militaire, de guérilla notamment.
   De retour de l'Union Soviétique en 1967 avec un diplôme en études supérieures de commandement de l'état-major*, j'ai rapporté ce fait au président et ministre de la Défense, le colonel Boumediene. Il m'avait compris, mais sans commenter ce que j'avais dit au sujet de ces officiers.
   Ces officiers étaient en partie, derrière les événements qui se sont produits dans la 7eme région militaire, contre le colonel Mohand Oulhadj en 1963, dans la 4eme Région militaire contre le jeune colonel Mohamed Chaâbani en 1964, les événements ayant touché les membres de L'EMG de l' A.N.P. Ce sont toutes ces crises qui avaient conduit à l'exposition de la situation et ce fut le mouvement du 14 décembre 1967 dont l'échec devait renforcer leur influence.
   L'insuccès du mouvement du 14 décembre 1967 emmena le ministre de la défense, le colonel Boumediene, à dissoudre l'État-major Général dont la plupart des membres avait pris part à cette action. Les portes sont grandes ouvertes désormais, devant ces officiers qui, ayant maintenant les coudées franches, ont avancé dans l'exécution de leur stratégie et conquis tous les postes de commandement militaire dans les unités, les régions et au ministère de la défense nationale, renforçant leur contrôle sur toute l'armée.
   Une question s'impose: quel est donc le secret à l'origine de la liberté d'action dont jouissaient ces transfuges de l'armée française qui faisaient ce qu'ils voulaient et exécutaient leur plan avec tant de facilité? Pourquoi le Colonel Houari Boumediene gardait le silence, lui qui était Moudjahid, responsable de l'ALN et coopté, en Tunisie, par cette même ALN au poste de chef de son État-major Général puis, au lendemain de l'indépendance, au poste de ministre de la défense nationale et vice président de la république ? … Était-ce de la confiance placée en ces officiers qui formaient son cercle ? … Agissait-il par crainte de l'avenir et des Moudjahidine - ces enfants du peuple - qu'aucun lien ne rattache à l'ancien occupant, ni à son armée.
   Nul ne peut mettre en doute l'itinéraire combattant de l'homme … Mais on est en droit de demander le pourquoi de cette dérive manifeste.
   Après la réunion d'avril 1967, un climat électrique s'installa au sein de l'A.N.P. Il annonçait l'imminence de ce qui allait se produire. Et ce fut, quelques mois après, le mouvement du 14 Décembre 1967 qui constitua une fissure au sein de l'A.N.P. Le changement devait se produire, il fallait forcer cette carapace.

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* Dans ses mémoires, il a soutenu avoir fait partie de l'État-major dirigé par le colonel Tahar Zbiri. La vérité est qu'il n'a jamais été désigné au sein de l'État-major de L'A.N.P durant cette époque, sauf s'il entend par là, un pseudo état-major secret dirigé alors par Abdelkader Chabou.
* Le diplôme et la médaille militaire ainsi qu'une attestation militaire m'ont été confisqués au ministère de la défense et je n'ai jamais pu les récupérer.



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