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Mémoires d'un Algérien. Tome1: Rêves et épreuves (1932-1965). Livre de Ahmed Taleb Ibrahimi.

DANS LES PRISONS ALGERIENNES (Juillet 1964-Février 1965).

Pages 195, 196 et 197.
   Le 6 août, je suis embarqué dans un fourgon spécial : les seules vitres qui apportent la lumière sont au plafond. Mes compagnons, en dehors de l’officier de la S.M. qui nous escorte, sont Ait Chaalal et Mohamed Benahmed, alias commandant Moussa, que j’avais connu à Oran alors qu’il était l’ami de mon frère. Nous sommes très heureux de nous retrouver et de surcroît, nous croyons avoir échappé à l’enfer de Dar En Nakhla. La voiture roule depuis des heures et de plus en plus, nous pensons que notre destination est un camp du Sud algérien. Mais nous ne tardons pas à perdre cette illusion quand nous débarquons à la prison militaire d’Oran où nous attendent des cellules exiguës (1,5m sur 2m).

Le 13 août, c’est la descente aux enfers : je suis enfermé dans la cellule 65 du deuxième sous- sol où il y’a certes de l’eau et un W.C. à la turque mais où règnent la nuit, le froid et le silence. Je vais y rester jusqu’au 22 octobre.

Pendant ces deux mois et demi, je suis privé de la lumière du jour et je n’ai jamais franchi le seuil de mon cachot. On ouvre la porte de celui-ci trois fois par jour : le matin je tends mon bol pour recevoir du « café » qui est en fait un véritable « jus de chaussette », à midi et à 17h c’est la distribution de la « soupe », il s’agit d’eau chaude dans laquelle surnagent quelques débris de légumes : lentilles ou haricots mais le plus souvent poivrons ou aubergines. De ma vie, je n’ai connu faim plus atroce : une fois la soupe du soir avalée, je pense déjà au café du lendemain, souhaitant ardemment qu’il soit accompagné d’un bout de pain. Pour la première fois de ma vie, je fais des rêves culinaires.

Mais le plus difficile à supporter dans ce semblant de vie que j’ai mené durant ces deux mois et demi, en dehors de l’obscurité et de la faim, c’est la malpropreté : sans savon et sans linge de rechange, je me lave à grande eau tous les matins et à dix-huit heures, lorsque la lumière est allumée (elle est éteinte deux à trois heures après), je me livre à une séance d’épouillage, et mes réclamations réitérées pour obtenir du D.D.T restent vaines. Pour toute literie, je dispose d’une couverture à même le ciment. Je souffre énormément du froid et de l’humidité au point qu’au mois de septembre, je ne peux me servir de mon bras droit en raison d’une atteinte rhumatismale de l’articulation scapulo-humérale.

Un matin, je me réveille avec en tête un poème en octosyllabes qui décrit cet enfer insoutenable. Moi qui ai détruit tous mes poèmes antérieurs, je veux garder celui-là mais ne disposant ni de papier ni de stylo, je fais effort pour le mémoriser. Je le transcrirai quelques semaines plus tard à la prison civile d’Oran. Le voici :


Les oubliettes :

1- Il fait très froid, il fait très sombre
Depuis deux mois je suis à l’ombre
Passerai-je des nuits sans nombre
Comme autrefois dans un cachot?
Ou s’agit-il de mon caveau ?
C’est le cadeau de Benbella.


2- Suite aux affres de la torture,
Il me fallait la sinécure :
Une cure entre quatre murs.
Savez-vous qui me la procure?
C’est ce Staline en miniature,
Ce tyranneau qu’est Benbella.

3- Dans cette prison militaire,
Une discipline de fer
S’exerce sur les pensionnaires,
A la merci d’un caporal
Fou et fourbe, digne et féal
De l’ex-adjudant Benbella.

4- A la merci de pauvres rustres,
Cinq députés et un ministre
Croupissent dans ces lieux sinistres.
Y resteront-ils quelques lustres
Ou deviendront-ils fort illustres
A la chute de Benbella?

5- La cellule étant fort humide
Tout mon bras droit est invalide
Et la gamelle est souvent vide :
Des pois secs, qu’on cherche à la loupe
Dans de l'eau chaude, c'est la soupe
Festin que m’offre Benbella.

6- Je dois porter l’habit de bure
Pour lit, j’ai une  couverture
Etendue à même la dure.
Il faut, amis, que je vous dise
Peu à peu, je me clochardise
Pour le plaisir de Benbella.
7- Le silence profond m’enivre
Et je n’ai rien qui m’en délivre :
Pas de visites, pas de vivres,
Pas de tabac et pas de livres.
Comment peut-on ainsi survivre?
Demandez-le à Benbella.


8- Et que voulez-vous que je fasse
Contre les puces et la crasse
Ma longue barbe et ma tignasse?
Que je plie ou que je trépasse?
Plutôt la fin de ma carcasse
Qu’être larbin de Benbella

9- Mon Dieu! Mais pourquoi tout cela?
Pourquoi? Parce que je n’ai pas
La même idée que Benbella
Sur ce qu’il fait et ne fait pas
Sur l’Algérie, ses premiers pas
Sur ce qu’elle est, où elle va

10- Je crève d’ennui,
Il fait toujours nuit,
Je crève de faim
Et de solitude
Je rêve d’un bain,
D’un certain Prélude…
Je rêve d’un corps

Entre deux draps blancs.
Mais je souffre encore :
J’ai très mal aux flancs,
J’ai très mal au bras
Et point de remède!
Alors je dis « m...... »
Au « grand » Benbella
Qui Oublie que Dieu,
A mouton tondu,
Allège le vent

Et qu’il est plus grand
Que tous les tyrans
.

Prison militaire d'Oran (9-9-64)

   Avec Benahmed et Ait Chaalal, les seuls messages que nous pouvons partager, c’est la toux, certainement pour nous donner mutuellement courage et pour dire : « Je suis encore là ». Peu à peu, nous découvrons que nous ne sommes pas seuls. Dans ces bas-fonds de la prison militaire d’Oran, se trouvent tous les cadres de la wilaya VI que je n’avais jamais vus auparavant et que j’entends parfois échanger de cellule à cellule des propos furtifs vite stoppés par le caporal Berrahou, garde-chiourme en chef. L’ex ministre Mohamed Khobzi, chaque matin, psalmodie des versets de Coran entrecoupés de sanglots. Les députés Mohamed Djeghaba, Hocine Sassi, Tahar Laadjel, Kheireddine, Said Abadou essayent de se communiquer des informations sur leurs interrogatoires respectifs. D’après ces bribes de dialogues, je comprends que le colonel Chabani assume la totalité de la responsabilité devant ses juges et qu’il a décidé une grève de la faim seul parce que ses geôliers lui ont refusé du lait alors qu’il souffre d’un ulcère gastrique. Un jour, à travers l’œilleton de ma cellule, je le vois soutenu par deux gardiens qui le conduisent certainement vers l’interrogatoire. C’est la première et dernière vision du colonel Chabani qui, quelques semaines plus tard, sera condamné à mort et exécute à l’âge de trente ans, après que la grâce lui ait été refusée par le président de la République.

Pages 208 et 209

..Si 1962 a été l’année de la discorde, 1963 a été marquée par l’apparition de fissures sur la façade du pouvoir algérien, révélant de profondes contradictions internes : en avril, démission de Khider, secrétaire général du FLN (N°2 du régime) pour exprimer son désaccord avec le chef de l’État, en août, démission de Ferhat Abbas, président de l’assemblée nationale (N°3 du régime)pour protester contre la « soviétisation de l’Algérie », en septembre, Ait Ahmed prend le maquis en signe de refus du pouvoir personnel. Cette multiplication des oppositions conduit le président Benbella à assumer les pleins pouvoir à partir d’octobre.

Si 1963 a été l’année des dissidences, 1964 a été l’année de la répression : en juillet, en même temps se créent les premiers corps des « milices populaires » et que Ahmed Medeghri démissionne de son poste de ministre de l’Intérieur pour protester contre le retrait de ses prérogatives préfectorales que Benbella s’attribue, on assiste à une vague d’arrestations (dont la mienne) : celles de Ferhat Abbas mis en résidence forcée à Adrar et du colonel Chabani qui sera exécuté en septembre à l’age de trente ans, suivies en octobre de celle d’Ait Ahmed qui sera condamné à mort quelques mois plus tard.

   Quant aux rumeurs, elles convergent vers une conclusion : 1965 sera l'année de la clarification. Tout le monde s'accorde à dire que le torchon brûle entre Benbella et Boumediene et que ce conflit débouchera inéluctablement sur l'élimination de l'un des deux protagonistes. Pendant ce temps, les médias (en totalité entre les mains du pouvoir) continuent de glorifier « le président bien-aimé » en mettant l'accent sur les avantages de la voie socialiste, la clairvoyance de la Charte d'Alger, la préparation du sommet afro-asiatique (prévu pour le mois de juin) et la valse des visiteurs étrangers.

   Devant l'indignation des uns et l'activisme des autres, je rapporte à Ait Chaalal cette remarque de François Mauriac sur « l'effroyable disproportion entre l'histoire et les petits hommes qui se bousculent pour la faire ».

   Je continue d'éviter de parler de ce que j'ai subi dans les geôles de Benbella. Sans doute y suis-je poussé par un sentiment de pudeur mais je ne veux surtout pas être un témoin à charge contre mon pays. Pourtant, un jour, j'ai rendez-vous à l'hôtel Saint-Georges avec le docteur Abdelaziz Khaldi que je connais depuis l'époque du « Jeune Musulman ». Je le trouve en compagnie d'une dame qu'il me présente comme une « amie ». De fil en aiguille, la conversation s'oriente vers les conditions de ma récente détention dans les prisons algériennes. J'ai la faiblesse d'en parler en toute confiance. Quelle n'est ma surprise, quelques jours plus tard, de découvrir dans les colonnes de « Jeune Afrique » un article du docteur Ahmed Taleb présenté par Josette Alia. Furieux, j'écris à cette dernière pour lui reprocher la malhonnêteté du procédé et exiger un démenti. ...
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