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L'indépendance confisquée. Livre de Ferhat Abbas

Pages 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97 et 98.

  J’ai vu Ben Bella courir à l’aventure et à l’échec. Il engagea dans cette voie de la catastrophe tout le pays. J’ai essayé de freiner ses outrances et ses extravagances. J’ai essayé de le conseiller et de lui faire entendre raison, dans l’intérêt de l’Algérie musulmane et dans son propre intérêt. Peine perdue ! Il était grisé par sa promotion. Tel un enfant en possession d’un nouveau jouet, il oubliait les vrais problèmes d’union et de reconstruction que posait le pays après sept ans de guerre.
  Entouré d’une poignée de gauchistes irresponsables, dont la majorité était des étrangers, voire des apatrides, tournant le dos aux réalités algériennes et aux principes de l’islam, le président du Conseil fit de son « socialisme » un instrument de défense et des représailles contre ceux qui pouvaient prétendre au partage avec lui des responsabilités et du pouvoir.
  Il voulait rester seul, terriblement seul. Il voulait diriger seul et parler seul. Le rôle d’« homme fort » de l’Algérie lui fit perdre la tête. Il ne mesurait pas exactement le poids de sa charge. Il enterra les règles de la démocratie et confisqua à son seul profit notre indépendance. Il ignora l’Assemblée nationale, préférant consulter sa « maffia » plutôt que les représentants du peuple. Les députés et même certains ministres prenaient connaissance de ses décrets et de ses décisions par la presse ou par la radio.
  Quand un premier conflit l’opposa à son ami Khider, ils ne vinrent pas devant le bureau de l’Assemblée « vider » leur querelle, ils préférèrent l’arbitrage de l’ambassadeur d’Égypte ! A Gamal Abdel Nasser, quand il vint en Algérie, il proposa l’union de l’Algérie avec la République arabe unie (R.A.U). Du drapeau algérien, encore humide du sang des chouhada, il voulait faire une simple étoile parmi celles figurant sur le drapeau de la R.A.U. ! Qui pouvait le suivre dans ce chemin tortueux ? A la même époque, il prononça des paroles injurieuses à l’encontre des Saoudiens alors que ceux-ci avaient été les premiers Arabes à soutenir financièrement et moralement le F.L.N.
  Il instaura un État policier et organisa sa propre police. Les arrestations redevinrent aussi courantes que durant la lutte de libération. Il fit arrêter Boudiaf, l’envoya dans le Sud, sans raison. Sans instruction, sans procès, sans aucun respect à l’égard de ses anciens compagnons.
  Il en fit de même du colonel Othmane et de son épouse, députés à l’Assemblée nationale. Ils furent séquestrés dans leur appartement à Oran et j’ai dû intervenir pour les faire libérer. De même, le colonel Saout El Arab et mon neveu Mansour Youcef furent arrêtés dans des conditions rocambolesques.
  Mansour Youcef, secretaire général de l’organisme saharien alors présidé par le Dr Lamine Khane, devait rencontrer le samedi 13 juin 1963, au café Le Strasbourg à proximité du palais de justice, un de ses parents, le commandant Bouderbala de la Wilaya II, aujourd’hui responsable du Parti à Sétif, qui avait lui-même rendez-vous avec son ancien colonel Boubenider, dit Saout El Arab. Le colonel et Mansour arrivèrent les premiers. Et, avant que le commandant ne les ait rejoints, ils étaient enlevés par un commando de la police spéciale de Ben Bella à la tête duquel se trouvait le commissaire Ousmer. Embarqués dans deux voitures de polices banalisées, ils furent détenus dans une des nombreuses villas des hauteurs d’Alger transformées en lieu de détention clandestine et de torture.
  Informé de cette double arrestation à la présidence de l’Assemblée nationale, j’ai immédiatement téléphoné au ministre de l’Intérieur, Medeghri. Tenu à l’écart, il ignorait tout. Les arrestations se faisaient à son insu. Mon neveu fut gardé cinq jours et relâché. Le colonel fut emprisonné quelques temps et relâché sans que la moindre accusation ne fût officiellement portée à son encontre.
  En réalité, les complots dont Ben Bella prétendait se défendre n’existaient que dans son imagination maladive. Sur tout le territoire sa police personnelle emprisonnait, torturait et tuait, sans crainte et sans scrupule. Khemisti, ministre des Affaires étrangères, fut assassiné à la porte même de l’Assemblée nationale ! Il n’appartenait pas au clan d’Oujda qui avait porté Ben Bella au pouvoir.
  Ben Bella mit à profit l’inexpérience des députés pour leur confisquer leur pouvoir législatif. A aucun moment, ceux-ci n’exercèrent leur droit de contrôle sur l’action et la politique du gouvernement. Il fit ainsi voter une Constitution à sa mesure qui lui permettait de cumuler les fonctions de secrétaire général du F.L.N. transformé, par ses soins, en parti totalitaire, de président du Conseil et de président de la République, chef suprême de l’armée. Le mécanisme institutionnel était simple. Le secrétaire général du parti unique choisissait les candidats à l’Assemblée nationale et le candidat à la présidence de la République. L’Assemblée, ainsi élue, désignait le chef du gouvernement. Le cercle était fermé. Aucun recours n’était possible, le même homme était à la fois juge et partie. C’était le régime du pouvoir personnel le plus absolu, la négation même de l’idéal qui avait armé nos combattants, la trahison du sacrifice de nos chouhada. 
  Aucun juriste, aucun homme de loi n’avait participé à la rédaction de cette Constitution, blanc-seing pour un candidat à la dictature. Ben Bella, fort de l’appui de l’armée que lui assurait provisoirement Boumediene, prenait donc seul toutes les décisions. Le Congrès du F.L.N., dont la réunion devait avoir lieu avant toute option fondamentale, ne s’est pas tenu. Aucune des libertés essentielles de l’homme, proclamées pourtant dans la déclaration du 1er Novembre 1954, n’a été mentionnée.
  J’ai démissionné de la présidence de l’Assemblée avant le vote de la Constitution, n’entendant pas sortir du régime colonial pour tomber sous la coupe d’une dictature et subir le bon vouloir d’un homme aussi médiocre dans son jugement qu’inconscient dans ses actes. Un certain nombre de députés, dont le colonel Ouamrane, en firent autant.
  Ma longue lettre adressée aux députés prédisait les jours sombres qui attendaient notre peuple. Mais mon avertissement n’a pas été pris en considération. Les députés dans leur majorité n’avaient pas une idée exacte de leurs pouvoirs. Ils se comportaient à la manière des « grenouilles qui cherchent un roi ». Le Canard enchaîné écrivait : « Ce n’est pas un parlement, c’est une caserne. »
  Lorsque notre « monarque » eut la situation en main, il s’avisa de réunir le 15 avril 1964 le Congrès qui avait été prévu à Tripoli. Une commission, choisie et réunie par ses soins, devait désigner les congressistes. Bien sur, aucun « historique », aucun U.D.M.A., aucun Ouléma ne fit partie de ce fameux Congrès.
  Le vénérable Cheikh El Bachir Ibrahimi, président de l’Association des Oulémas, envoya aux congressistes la lettre suivante : (1)
  Les congressistes réagirent favorablement à ce message. Ils suggérèrent l’interdiction du marxisme dans toute politique de notre pays. Ben Bella, lui, s’entêta dans ses positions et ne fit aucun cas de l’opinion des autres. Il n’eut aucun respect pour l’homme qui faisait la fierté de l’Algérie musulmane et qui était hautement apprécié dans tout l’Orient musulman pour l’étendue de son savoir et sa culture. Il le classa parmi les « vieux turbans » dépassés par les événements. Il est vrai qu’à la même époque, Révolution africaine, la revue bien-pensante des gauchistes, écrivait que le « Coran avait vieilli ». Pour l’honneur du Coran, celui qui écrivait cette insanité ne l’avait jamais lu. S’il l’avait lu, il aurait su que la Bible, l’Évangile et le Coran ne vieillissent pas. Ce sont les civilisations humaines qui vieillissent et qui disparaissent.
  A la vérité, le congrès n'avait pas bonne conscience. Les congressistes n'ignoraient pas que le peuple était absent et qu'ils ne représentaient qu'eux-mêmes et leurs seules ambitions.
  Pour faire illusion, Ben Bella, après avoir dissous l'Association des Oulémas, avait rassemblés quelques-uns des anciens élèves de Ben Badis sous le contrôle du ministère dit des « Habous ». Il en fit un « clergé musulman », fonctionnarisé et soumis, dont la mission était de tenter de revêtir le communisme d'un burnous blanc de religieux. Comme au temps de la colonisation, on essayait ainsi de faire de la religion un instrument du pouvoir. Mais ce « clergé » ne fit rien pour empêcher Ben Bella de s'envoler vers Moscou et d'y recevoir « l'ordre de Lénine », une décoration réservé aux héros marxiste. Au même moment, il optait pour la tenue vestimentaire de Mao Tse-Toung et donnait le nom de Che Guevara à un grand boulevard d'Alger alors que le nom du martyr cheikh Larbi Tebessi était relégué à une toute petite ruelle de Belcourt. Sous la direction de Ben Bella, la République algérienne se comportait comme une femme adultère: mariée publiquement à l'islam, elle couchait discrètement dans le lit de Staline. On pouvait deviner le sombre destin qui attendait notre jeunesse! Ben Bella devenu zaïm (chef) était maître de l'Algérie. Son ambition était satisfaite. Que lui importait que l'islam soit mutilé, l'Algérie paralysée et les citoyens asservis?
  Lorsque Ait Ahmed et le colonel Mohand Ould Hadj entrèrent en dissidence -ultime recours pour se faire entendre-, Ben Bella n’hésita pas à recourir à l’armée de Boumediene. Il porta la guerre dans la malheureuse Kabylie qui avait déjà été très éprouvée.
  Dans le Sud, le colonel Chaâbani, ancien élève de Ben Badis, ne put se résoudre à trahir l’islam. Il entra lui aussi en dissidence. Capturé, il fut jugé à « huis clos », sans avocats et sans témoins. Condamné à mort, il fut exécuté. Ce ne fut pas un jugement mais un assassinat, contre lequel le colonel Zbiri, chef d’état-major, protesta vigoureusement.
  Incapable de juguler, par des lois justes et appropriées, le mécontentement qui se généralisait, Ben Bella fit régner sur les Algériens une vague de terreur. Le fellah, qui espérait trouver, avec l'indépendance, un peu plus de liberté et de joie de vivre, se heurta à de nouveaux « caïds », les responsables du Parti et les cadres d'une administration aussi autoritaire qu'incompétente, plus féroce et plus méprisante que celle du régime colonial.
  La police parallèle du chef du gouvernement non seulement procédait à des arrestations arbitraires, mais pratiquait la torture, l’infâme et déshonorante torture. Arrêté, le Dr Ahmed Taleb Ibrahimi fut torturé. Le vieux militant Mustapha Lakhal le fut aussi. Et bien d’autres encore. On a arrêté le président Fares, l’ancien ministre de la justice Bentoumi, les députés Oussedik et Mezhoudi, les commandants Azzedine et Si Larbi, ainsi que de nombreux militants bien connus pour leur dévouement à la cause publique. La délation, la suspicion et le « mouchardage » étaient érigés en système. On appréhendait dans la rue n’importe qui, pour n’importe quoi. Qui n’était pas benbelliste n’était qu’un affreux « réactionnaire », un infâme bourgeois contre-révolutionnaire.
  L’arrestation de Mezhoudi fut particulièrement scandaleuse. Mezhoudi était député, ancien élève de Cheikh Larbi Tebessi et de Ben Badis. Il avait épousé la fille de Cheikh Embarek El Mili, de l’Association des Oulémas, connu pour ses ouvrages sur l’Algérie romaine. Commandant dans la Wilaya II durant la guerre, il assista au Congrès de la Soummam le 20 août 1956. Envoyé à l’extérieur, il a été mon directeur de cabinet à la présidence du G.P.R.A. ; après l’indépendance, sous Boumediene, il fut ambassadeur au Caire.
  Il fut invité par le président de la République, avec les autres députés au Palais du Peuple. Au cours de la réception, Ben Bella, tout en conservant familièrement avec son hôte, l’entraîne dans les jardins du Palais. Là, il le livre à ses policiers.
  Très spectaculaire fut le cas de Khider, son ami et son supporter. Dans un premier temps, Ben Bella se sépara de lui et l'éloigna des affaires publiques en le renvoyant au Caire. A son retour il le priva de son poste de responsable du Parti. Khider décida de se retirer en Europe. Avant son départ il passa me voir à Kouba et me mit au courant de ce qui se tramait contre lui. Je lui fis d'amers reproches, car il m'avait trompé sur la nature de l'homme. Vinrent ensuite les péripéties du trésor du F.L.N., la condamnation à mort de Khider, sa vie en exil jusqu'au jour où il fut lâchement assassiné à Madrid.
  Mon tour devait arriver. Je fus arrêté, ainsi que mon fils comme je l'ai déjà relaté. Le président de la République -président du Conseil- secrétaire général du Parti, pensait-il vraiment que l'on pouvait gouverner sainement un pays avec de pareilles méthodes? S'imaginait-il que l'appui de l'armée était suffisant pour accomplir les taches essentielles et énormes qui attendait le pays, pour conduire le peuple vers un destin meilleur? A l'époque où je lui prodiguais mes conseils, je n'ai pas manqué de lui rappeler le mot de Napoléon 1er : « on peut tout faire avec les baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ».
  Ben Bella, assuré du soutien de l’armée des frontières, ne tenait aucun compte de l’opinion publique. Or, pour avoir des chances de durer, un ordre social doit nécessairement reposer sur le consensus populaire. Au début de l’année 1965, il réalisa cependant qu’il ne disposait d’aucune force réelle. Quand on mange avec le diable, il faut s’armer d’une longue cuillère, dit un proverbe. Le chef de l’État, avec son égocentrisme forcené, ne disposait plus d’aucun allié. Il ne pouvait donc opposer aucune force aux jeunes loups d’Oujda.
  La voie était étroite. Faisant route avec la seule armée des frontières, le risque  était grand de devenir son prisonnier. D’autant plus qu’il avait brisé, par ses fautes et ses répressions successives, le ressort populaire d’où pouvait venir, le cas échéant, la défense de la légalité. En faisant le vide autour de lui, il avait fait le jeu de ceux qui, depuis longtemps, convoitaient le pouvoir. Quand il tenta de limiter leur emprise, il était déjà trop tard. Le chat Boumediene avait piégé la souris Ben Bella.
Lire la lettre de démission de Ferhat Abbas. Le sang des Chouhada trahi. 12 août 1963.

Colonel Mohamed Chaabani Web Site