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Abdel Nasser et la révolution algérienne. Livre de Fathi Al-Dib

CHAPITRE X

MA MISSION DE MÉDIATEUR ENTRE BEN BELLA ET KHIDER
Pages 420, 421, 422 et 423.

J'avais reçu des instructions, le 16 août 1964, pour me rendre d'urgence à Genève afin de prendre contact avec Khider qui résidait en France, en vue de régler le problème des fonds déposés en son nom à la Banque arabe à Beyrouth et à la Banque de commerce arabe à Genève.
Khider était accusé par Ben Bella d'avoir détourné ces fonds et Khider, de son coté, déclarait qu'il les mettait à la disposition de l'opposition algérienne pour éliminer Ben Bella du pouvoir mais il avait retiré les fonds déposés à Genève pour les mettre dans un lieu inconnu.

I- La rencontre avec Khider

Je suis arrivé chez mon ami suisse 24 heures avant le rendez-vous avec Khider, que j'ai rencontré à Lausanne le 18 août 1964. Khider a engagé la conversation en se plaignant de la presse égyptienne, surtout du journal Al Ahram qui avait diffusé et rediffusé pendant trois jours la nouvelle du vol des fonds appartenant à la Révolution algérienne en le tenant pour responsable.
Il se plaignait également de ce que Nasser ait pu qualifier les opposants à Ben Bella de « vauriens » et cela dans le discours du 23 juillet. Il m'a rappelé de façon persistante la situation préoccupante qui était celle de l'Algérie. Il a traité également de l'union de l'opposition et de son intention de mettre une partie des fonds qu'il détenait à la disposition des opposants pour éliminer Ben Bella du pouvoir.
Il avait -disait-il- refusé l'aide proposée par Hassan II, y compris un soutien financier pour lutter contre Ben Bella, cela parce qu'il considérait que ce serait une trahison envers le peuple algérien que de collaborer avec son ennemi. Mais il restait convaincu, en dépit de tout ce qui était arrivé, que Nasser pouvait ramener Ben Bella dans la voie de la raison et permettre de régler les problèmes en cours car Ben Bella exploitait ses relations privilégiées avec Nasser et cela se retournerait un jour contre la R.A.U.
Pour affermir sa position en Algérie, j'avais répondu à toutes ces accusations point par point et réfuté les arguments de Khider. Puis, je suis passé au problème délicat des fonds en affirmant à Khider que si je m'immisçais, c'était par amitié sincère et dans l'intérêt du peuple algérien. Khider commença par déclarer qu'il avait été touché dans sa dignité par la déclaration de Ben Bella, au cours d'un Congrès populaire, qui l'accusait de vol, ainsi que par la plainte déposée auprès de la justice suisse contre lui : il exigeait donc que Ben Bella fasse une contre-déclaration dans les mêmes conditions et retire sa plainte.
Cela étant fait, Khider serait alors d'accord pour bloquer ces fonds qui seraient ensuite remis aux représentants du parti du front de libération, quand ceux-ci seraient élus ; il était prêt aussi à convaincre l'opposition pour régler la situation. J'ai répliqué à Khider que ces propositions étaient inacceptables et, après une longue discussion, Khider a ramené ses exigences à une simple déclaration à la presse de la part de Ben Bella, en restant par contre sur ses positions pour ce qui concernait le blocage des fonds jusqu'à ce que la situation se stabilise.
J'ai tenté à nouveau de le persuader que son intransigeance ne pouvait rien apporter de positif et que la meilleur solution serait qu'il remette les fonds aux représentants du Parti au cours d'une conférence de presse, ce qui l'innocenterait complètement. Mais il n'a pas été convaincu et m'a demandé de transmettre à Ben Bella le résultat de cette conversation ainsi que sa demande concernant la grâce des trois chefs actuellement arrêtés : Chabani, Khobzi et Abderrahmane Fares.

II- Ma rencontre avec le président Ben Bella.

J'avais laissé Khider et j'étais arrivé par avion le 20 août 1964 à Alger pour rencontrer Ben Bella. Le président n'était pas dans la capitale et je ne lui ai fait part que le lendemain de ma conversation avec Mohammed Khider. Ben Bella avait commencé par refuser ces conditions en exigeant la remise des fonds au cours d'une conférence de presse afin de l'innocenter.
En ce qui concernait l'opposition, les arguments de Khider n'avaient aucune valeur à ses yeux, car il était en train de liquider cette opposition et cela serait terminé dans les jours à venir. Sa bienveillance envers Khider, en souvenir de leur amitié passée, était maintenant terminée car il devait assumer ses responsabilités face aux exigences de la situation.
Quant à la demande de Khider concernant les trois chefs emprisonnés, Ben Bella avait déclaré qu'ils seraient jugés par un tribunal et s'ils étaient condamnés à mort, ils seraient exécutés car ils étaient accusés d'avoir tenté un coup d'État dans lequel Khider lui-même était impliqué ; Ben Bella avait poursuivi en me montrant les noms de qui devaient faire partie du gouvernement si ce putsch avait réussi.
- Ferhat Abbas : Président de le République
- Mohammed Khider : Premier Ministre
- Mohammed Boudiaf : Ministre de l'Intérieur
- Hocine Ait-Ahmed : Ministre des Affaires Étrangères
- Mohammed Chaabani : Ministre de la guerre (Défense)
- Amar Ouzeguane : Ministre du Travail
- Tawfik Madani : Ministre des Habous (Wakfs)
- Ahmed Francis : Ministre des Finances
sans compter les autres, comme Bitat, etc. Puis, Ben Bella avait changé de sujet et m'avait montré le plan de réorganisation prévu pour faire face à la situation au ministère de l'intérieur, dans la police, dans le corps préfectoral, etc. afin de pouvoir mener sa politique arabe et socialiste. De même, selon lui, le champ d'action d'Ait Ahmed avait été réduit au maximum en Kabylie et ce dernier se trouvait dans l'incapacité d'agir.
La situation intérieur était on ne peut meilleure. Quant au problème du chômage, il était enfin en voie de résorption grâce à la mise en route des industries; la balance des échanges avec la France était bénéficiaire et l'agriculture doublerait sa production dans l'année. Il me demandait de transmettre à Nasser ses remerciements les plus vifs pour sa sollicitude de son soutien.

III- Mon retour au Caire et mon commentaire sur le résultat de la médiation.

De retour au Caire, j'ai fait à Nasser un exposé qu'il a écouté avec attention:

1- L'attitude de Khider.
   
De toute évidence, Khider collaborait avec l'opposition à qui il avait remis une partie des fonds. Son but, en nous demandant d'être les médiateurs entre lui et Ben Bella, était de créer un conflit avec ce dernier, de gagner notre sympathie pour régler l'affaire des fonds et pour sauver Chabani qui était son complice dans le coup d'État projeté. En ce qui concernait la force de l'opposition, il l'avait exagéré pour nous impressionner et pour que nous le considérons comme le vrai représentant de la tendance arabe.

2- La situation réelle en Algérie.

Malgré mon court séjour à Alger, j'avais été en mesure de me faire une idée de la situation et je pouvais affirmer que tout ce qu'on disait sur l'Algérie était exagéré et que Ben Bella continuait à jouir du soutien populaire. Par contre il n'y avait aucun doute que la situation économique n'était pas satisfaisante et que le pouvoir d'achat était limité étant donné l'ampleur du chômage.
J'avais terminé mon commentaire en faisant part de ma conviction selon laquelle l'opposition était incapable de soulever la masse populaire contre Ben Bella et qu'en désespoir de cause, la seule solution qu'elle avait était d'attenter à sa vie.
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LES EVENEMENTS QUI ONT PRECEDE LE COUP D'ETAT DE BOUMEDIENE


Pages 427, 428 et 429

I- Boumediene cherche à gagner la confiance de Ben Bella

Depuis les négociations d'Évian, les intentions de Boumediene de s'emparer du pouvoir étaient connues; ses efforts pour se maintenir à la tête des forces armées algériennes stationnées en Tunisie et au Maroc et pour rendre cette armée puissante et moderne, afin de s'appuyer sur elle, allaient dans le même sens. Aussitôt après la libération de Ben Bella. Boumediene avait pris contact avec lui en pariant sur sa réussite car il connaissait sa popularité au sein de l'armée et du peuple, ainsi que le soutien don il bénéficiait au sein de la R.A.U.
C'est pourquoi il s'était rallié ouvertement à Ben Bella en le soutenant contre les fronts de tous les opposants. Grâce à ce soutien, Ben Bella avait réussi à s'imposer à Alger et dans toutes les wilayas, à l'exception de la wilaya de Kabylie qui demeurait le fief de Krim Belkacem. Mais grâce à la confiance de Ben Bella, Boumediene avait pu procéder à la réorganisation de l'armée et à la mise en place d'éléments fidèles et sûrs provenant des cadres algériens de l'armée française; par exemple Chabou, Soliman Offman et Zarguini qui avaient été placés à des postes élevés de commandement.
Par la suite, Boumediene ne s'était pas contenté de dominer l'armée mais avait joué sur les rapports de Ben Bella et de son entourage pour créer des conflits et isoler Ben Bella. Dans la révolte armée qui avait eu lieu en Kabylie contre Ben Bella, Boumediene avait proposé l'intervention de l'armée qu'il dirigeait. Depuis lors, il avait accru son pouvoir sur l'armée et exercé une influence de plus en plus grande sur Ben Bella.

II- Le conflit entre Ben Bella et Boumediene s'aggrave

La nomination de Tahar Zbiri comme chef d'état-major, pendant l'absence de Boumediene en voyage au Caire et l'éloignement de Madaghri du ministère de l'intérieur, avaient été considérés par Boumediene comme un défi. Boumediene avait aussitôt réagi en gagnant la confiance de Zbiri qui avait continué à se montrer fidèle à Ben Bella pour ne pas éveiller ses soupçons. Ben Bella avait alors compris que quelque chose se préparait contre lui et que Boumediene en était l'instigateur. Pour cette raison, il avait crée les Forces de sécurité nationale en y plaçant des amis fidèles. Par ailleurs, après l'éloignement de Madaghri, il avait décidé de se servir des forces de police générale pour contrebalancer les forces de l'armée contrôlées par Boumediene.
Les rumeurs concernant un affrontement armé entre les partisans de Ben Bella et ceux de Boumediene circulaient ouvertement de l'éventualité d'un coup d'État effectué par Boumediene était devenue une certitude. Des amis fidèles de Ben Bella étaient venus me voir pour que j'intervienne auprès de lui afin de lui faire admettre la gravité de la situation. La réunion du Congrès afro-asiatique qui devait se tenir fin juin 1965 en Algérie était une date limite qui devait pousser Boumediene à agir avant car le prestige de Ben Bella se trouverait renforcé s'il présidait ce congrès.

III- Notre position vis-à-vis de ces événements

Nasser m'a demandé de me rendre à Alger pour mettre Ben Bella au courant de ce qui se préparait contre lui et voir avec lui ce qu'il nous était possible de faire pour assurer sa protection. Je suis donc allé à Alger à la mi-mai 1965 et là j'ai rencontré Ben Bella dans sa modeste demeure.
Après six heures de discussion, il m'a dit qu'il ne fallait pas nous inquiéter outre mesure car il avait Boumediene « dans sa poche ». Il m'a demandé de rassurer Nasser et de lui dire qu'il l'attendait pour le Congrès afro-asiatique. Avant de repartir pour le Caire, j'ai rencontré des personnalités qui suivaient les événements afin de me renseigner et de compléter le rapport que je devais faire à Nasser. ...... 


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