ACCUEIL





 

La Farce des farces

  
 Le Colonel Chaabani n’était pas un combattant ordinaire, tout juste habile au tir ou ne sachant qu’appuyer sur la gâchette. C’était un homme éclairé, qui faisait face à l’occupant avec une parfaite connaissance de son jeu diplomatique, de ses ruses politiques, de ses fourberies, de ses offres alléchantes en vue de séparer le Sahara du reste du territoire Algérien et de bien d’autres politiques tout aussi insidieuses les unes que les autres.
  Le présent document [1], rédigé par feu Chaabani en 1961, nous donne une idée de l’esprit avec lequel le peuple Algérien a mené sa guerre :
 
 
Les différents gouvernements français ont été insensibles, durant les sept dernières années, aux humiliations des défaites que leur a infligées la révolution Algérienne sur le plan intérieur et extérieur. Ils n’ont retenu aucune des leçons que leur a données le peuple Algérien en mettant en échec leurs complots et leurs manœuvres visant à l’écarter de sa révolution à certains moments, ou à le diviser, le désunir et le contenter de vils projets à d’autres.

 Où sont « Le dernier quart d’heure » et son auteur ? Où sont les traîtres qui ont vendu leur conscience à l’exemple de Messali, Bellounis, Belhadj et bien d’autres ? Où est cette légende de « l’Algérie française » ? Où est le « Plan de Constantine » dont on a saoulé les gens à force d’éloges ? Où est ce que l’administration française appelait « La troisième force » ? Où sont les tentatives d’intégration et les comités de « La paix civile » ? Où sont les stratégies militaires de Salan, Massu, Challe et des autres que les dirigeants ont cru en mesure d’anéantir la valeureuse armée de libération nationale ? Où sont les génies de toutes ces stratégies ? Où sont les élections ridicules, les faux députés qui ne sont même pas représentatifs d’eux-mêmes ? Où est la « paix des braves » après trois ans d’existence ?

 Et ce vieux De Gaule élevant ses bras vers le ciel comme s’il voulait accueillir les « Moudjahidine » à bras ouverts. Où sont les officiers de la « SAS », la police secrète et les milices ? Tous ces projets, ces ambitions ont-ils concrétisé, Ô dirigeants de Paris, ne serait-ce qu’un atome de ce en quoi vous aspiriez ? Ont-ils porté atteinte à la révolution ? Oh que non ! Ils n’ont fait que vous embourber : La révolution a doublé d’intensité et de force, le fossé existant entre les Algériens et vous n’a fait que s’élargir et s’approfondir, et la détermination et la résistance du peuple n’ont fait que prendre de l’ampleur dans son désir de reconquérir ses droits. Vos projets, vos stratégies, tout s’est brisé contre ce roc qu’est la révolution obstinée en laquelle le peuple libre et fier a placé sa confiance. Tout n’est plus qu’un souvenir.  
 
 C’en est assez ! Ô vous gouvernement de Paris ! Ô vous colonisateurs ! C’en est assez de l’oppression et de l’injustice, de l’avilissement et du déshonneur, des fourberies et des mystifications,  des mensonges et des impostures, car tout cela ne sert à rien devant un peuple qui aspire à sa souveraineté nationale, et qui a donné en martyr plus d’un million et demi des meilleurs de ses jeunes. Ce peuple ne sera jamais dupé, il ne connaîtra point l’échec, et n’est prêt à aucun marchandage en échange de sa liberté, contre laquelle il ne voudra point de substitut ; car ce peuple a foi en son entité et son identité, il a foi en son Front valeureux, en son armée vaillante et en son gouvernement éclairé.  

 Sachez, Ô dirigeants de Paris, que vos dernières tentatives visant à séparer le Sahara du reste du territoire Algérien sont vaines et vouées à l’échec dés le berceau. Elles ne sont qu’une absurdité encore plus sordide que cette fable du « dernier quart d’heure » sinon plus étranges. Vous ne faites, de ce fait, que perdre votre temps car la destinée de vos desseins ne peut être que l’échec et la faillite. Le Sahara est une partie chère et précieuse du territoire Algérien, et il restera une partie du territoire Algérien malgré vous. Les lois de l’univers et de la géographie ainsi que l’histoire plaident en cette faveur, et si vous vous obstinez à ne pas vous rendre à l’évidence, consultez ce que vous avez écrit de vos propres mains dans vos livres d’histoire et de géographie, rappelez-vous ce que vous avez toujours dit de vos propres bouches, referez-vous à vos propres lois où vous reconnaissez que le Sahara est une partie indissociable du reste de l’Algérie.  

 Et si cela ne vous convaincs pas, allez donc voir vos illustres dans leurs tombes : Flatters [2] , Palat [3] , Douls et Maurice, demandez leur ce qu’on fait d’eux les héros du Sahara au Hoggar quand ils ont tenté d’achever leur conquête du reste du territoire Algérien en 1881, 1886, 1889 et 1895. Quatorze ans de guerre, ponctuée d’échecs, pour arriver à bout de cette partie de l’Algérie et de ses habitants, et le Sahara n’a été conquis qu’en 1907. Tout cela s’est passé dans le Sahara Algérien, sans oublier les différentes résistances populaires héroïques et toutes les révolutions que les forces de l’occupation ont subies : Celle de « ouled sid e’chikh » sous le commandement de Sidi Slimane en 1864, celle de Bouâmama dans le sud oranais en 1881, celles des fils de Tougourt, Sousse et Oued Righ… Les forces de l’occupation n’ont pu conquérir la vallée de Mzab qu’après 1854, et elles n’ont jamais pu pénétrer un territoire sans que ces habitants ne lui opposent une résistance féroce, l’obligeant à chaque fois à se replier et à battre en retraite.      
 
 Les enfants du Sahara, au même titre que leurs frères du nord, n’ont jamais cessé de manifester à l’occupant leur refus de brader leur arabité, leur algérianité et leur indépendance. Depuis le déclenchement de la révolution bénie de 1954, les unités du Sahara de l’armée de libération nationale n’ont employé avec l’occupant qu’une seule langue, celle de la poudre à canon, leurs fusils ont achevé des centaines et des centaines de soldats français à Ghardaya, Guerara, Mniâa, Berriyen, Aïn Salah, Ouargla, Timimoun, Béchar, le Hoggar, Oued Souf, Tougourt, El Mghiar ainsi que toutes les autres villes et villages du Sahara.

 Les habitants du Sahara ont toujours témoigné leur soutien absolu à leur armée de libération, à leur Front et à leur gouvernement provisoire par des grèves, par leur refus de participer aux élections et par différents moyens ; et ce, en dépit des sièges que leur imposait l’occupant. Des centaines des fils du Sahara ont été tués, des milliers restent jusqu’à présent dans les prisons et les camps de concentration, des centaines en résidence surveillée ou sous surveillance des services secrets, des populations entières sont placées dans des centres de détention, entourés par du fil barbelé, sans parler des centres militaires dans tous les villages et même parfois au niveau d’une tribu où il est arrivé que le nombre des soldats français dépasse celui des habitants.

 Comment pouvez-vous donc, Ô dirigeants de Paris, contraindre tous ces gens à quitter la « famille » de cette grande Algérie ? Les barbelés, les prisons, les centres de détention ou de concentration, tout cela ne vous servira à rien. Quant aux cinq mille filles que vous avez trimbalé et exposé dans les souks de Mniâa, Aïn Salah et autres, et que vous proposiez en mariage aux arabes, tout cela n’ébranlera en rien les sentiments des Algériens. Les projets administratifs que vous avez dédiés au Sahara ne vous apporteront aucun résultat. Vos efforts dans le but de former un gouvernement autonome au Sahara ne trouveront aucun écho auprès des citoyens qui croient en leur arabité et algérianité. Il n’y aura jamais de Tchambe [4] ou de Mokhtar Ould Dada [5] au Sahara.

 N’allez pas croire que nous sommes dupes de vos intentions malsaines, intentions que vous pourriez nier, visant à la création des départements de la Saoura et des Oasis, et que vous avez l’intention de diviser le Sahara en deux parties : Occidentale et orientale. Le fait d’avoir divisé Berlin ne vous a-t-il donc rien enseigné ? 
 
 Vous ne pouvez nier que vous avez tenté de couper les liens entre les habitants du nord et ceux du sud, et que vous avez mis en place une politique de rapprochement dans le but de les séduire. La presse occidentale, les représentants des gouvernements européens, que vous invitez régulièrement à visiter les champs de pétrole de Hassi Messaoud  et les gisements de gaz de Hassi Rmel ainsi que les gisements des autres minerais ne pourront en rien nous influencer ou nous dévier notre peuple de ses revendications légitimes.

 Notre révolution, le million et demi de martyrs que notre peuple a donné, tout cela s’est fait pour des raisons nobles qui doivent se concrétiser : La liberté, l’indépendance, la souveraineté nationale et l’unité de l’Algérie toute entière, une unité que dicte l’histoire, la géographie de notre pays et la vie dans toute sa dimension. Nos efforts ne se limitent pas à de simples etc...

 Tels sont les objectifs essentiels de notre peuple, ces objectifs pour lesquels l’armée de libération nationale a fait le serment d’aller de l’avant avec des pas assurés, une volonté de fer, une conviction inébranlable, et de poursuivre sa marche jusqu’au jour où elle verra le peuple Algérien libre sous le ciel d’Algérie, vivant dans la dignité, fier de sa personnalité et d’un état bâti sur des bases solides.

 Alors à ceux que le sort de la France intéresse, faites vite avant qu’il n’arrive une catastrophe au peuple français, une catastrophe qui se profile à l’horizon et qui se confirme jour après jour, car il semble que les dirigeants de la France courent vers la faillite parce qu’ils n’ont d’yeux que pour leurs intérêts.
Vive l’armée de libération nationale. Vive le front de libération nationale.
Vive le gouvernement provisoire de la république Algérienne.
1- « Sada El Djibel » (L’Echo des montagnes), willaya 6, commandement des forces n°2, page 1.
2- Paul Flatters, militaire et explorateur  français, né le 10 septembre 1832 à Laval, mort le 16 février 1881 à Bir el-Garama, dans le Sahara, militaire et explorateur.
3- Justin Marcel Palat (1856-1886), écrivain, explorateur et officier de l’armée d’Afrique tué dans le Sahara.
4- Moïse Kapenda Tshombe, né en 1919 au Congo, issu d’une famille fortunée de la tribu « Lunda ». . Il reçut son instruction dans une école missionnaire américaine. Tshombe  revendiquait l’indépendance de la province du Katanga du reste de la République démocratique du Congo, ses efforts étaient soutenus par les multinationales, les services secrets belges et des mercenaires, en raison des richesses naturelles de cette région. Mais en dépit de cela, son parti, le CONAKAT n’obtiendra lors des élections législatives de 1960 que 8 sièges sur 136 et même sa proclamation de la sécession du Katanga, où il devint président le 11 juillet 1960, fut un échec. On suppose qu’il a joué un role actif dans l’assassinat de Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961. En 1967 Mobutu le condamne à mort, pour haute trahison, par contumace, il prend la fuite pour l’Espagne mais son avion est détourné vers l’Algérie où il sera emprisonné. Beaucoup de pays européens (les puissances impérialistes) demandent sa libération mais Houari Boumédiène s’y refuse en disant qu’il s’agissait, là, d’une affaire africaine interne et qu’il ne tolérait aucune ingérence. Tshombe fut, donc, emprisonné jusqu’en 1969 où il mourut d’une attaque cardiaque.
5- Moktar Ould Daddah, né en 1924, il fait des études de droit en France, il intègre, en 1957, le parti d’union progressiste mauritanien et est élu membre au conseil du gouvernement de la Mauritanie où il deviendra président du conseil exécutif. En 1958 il fonde le parti du regroupement mauritanien et appelle à l’indépendance de la Mauritanie qu’il obtiendra en 1960. En 1978, son régime est renversé par un coup d’état militaire mené par le colonel Moustapha Ould Mohamed Salek.
Traduit par Chekkat Kamel
Lire le texte original en arabe



Colonel Mohamed Chaabani Web Site