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Monologue Dialogue Un homme face à l'histoire
Vol.1: Des doutes à la certitude.
Livre de Mohamed Djeraba
Pages 154, 155, 156, 157, 158, 159, 160, 161, 162, 163 et 164.

Dans quelle ambiance, dans quelles conditions avez-vous rejoint le maquis ? Par condition, j'entends celles de la région.

…Notre chef de groupe, très bien renseigné sur les mouvements de troupes ennemies et en étroite coordination et consultation avec d'autres responsables locaux, mit au point minutieusement l'attaque d'un chantier situé à CHEGA, non loin de la commune d'Oumache, chantier chargé de travaux ferroviaires. Vous comprendrez aisément l'importance que j'accorde à cet événement qui a pris un double sens à mes yeux, c'est d'abord mon « baptême de feu », mon examen de passage ; ensuite, comble d'ironie, moi fils et frère de cheminots, je participe à une action armée contre un chantier ferroviaire ! Le chantier était bien gardé par des vigiles bien armées. L'opération consistait à saboter le chantier et récupérer les armes des vigiles. Selon le plan minutieux établi par le chef du groupe, nous devions brûler tout le chantier et récupérer les armes et surtout épargner la vie des femmes et des enfants en cas d'escarmouches ou d'accrochages avec les vigiles. C'est là toute noblesse de notre guerre de libération et c'est pourquoi j'ai intitulé l'ouvrage consacré à la Proclamation du Premier Novembre 1954 : « Un appel aux armes, un hymne à la Paix » (*).
 J
'ai eu l'immense honneur de participer à cette action (après avoir accompli une action fidai, épreuve obligatoire pour tous « candidat » et sur laquelle je reviendrai plus tard pour en montrer les mécanismes beaucoup plus que comme acte individuel) minutieusement préparée. Avant le jour J et l'heure H, nous étions réfugiés chez une famille de Moussebeline à Oumache , c'est de tout assez éloigné du chantier que nous devions attaquer et c'est pourquoi il nous fallait un véhicule de type « familial » pour accomplir le trajet en « deux voyages » et en deux temps selon le plan de l'opération car il fallait transporter tout le groupe vers deux lieux différents vers le chantier lui-même et vers un refuge, une sorte de mini-PC pour l'opération elle-même. Nous avions passé plusieurs heures chez cette famille de militants alors que notre Responsable s'affairait à régler les derniers détails.
 I
l faut souligner ici la participation directe des Moussebeline à l'opération dont deux devaient brûler, le chantier au moment de notre repli. Cependant, cette participation nous était tenue secrète et seul le chef du groupe connaissait le rôle de ces deux Moussebeline qui manifestaient un calme olympien. L'un d'eux était un ancien Medersien de l'institut Ben-Badis. Nous ne le savions pas mais son allure d'étudiant, sa manière de parler, d'évoquer les sujets, ses civilités et sa curiosité trahissaient son statut. Je garde encore en mémoire sa silhouette et ses manières contrastant fortement avec les rudesses des lieux oú nous étions.
C
ependant, au-delà de ces détails, il y a lieu de souligner un fait très important : le groupe était constitué de personnes se connaissant bien et entretenant même des relations de copinage, puisque issu de la même ville. Nous nous connaissions depuis fort longtemps, et bien avant le déclenchement de la Révolution. Malgré cette « convivialité », aucun membre du groupe, à l'exclusion du Responsable, ne connaissait l'objet de notre séjour dans cette bourgade d'Oumache. Ce dernier était fort connu pour son franc-parler, son goût prononcé pour la difficulté et son ardeur à la tache ; ce qui le rendait tout à fait digne de diriger le groupe. Opiniâtre rien ne le décourageait, audacieux voire même téméraire, il savait transmettre cette flamme uniquement par l'effet d'exemple. Bien plus tard, nous sûmes qu'il fit partie des toutes premières cellules urbaines de la Région. Arrêté très tôt, il sut s'évader de la maison de détention de la ville, en compagnie d'un autre militant, non moins courageux et intrépide en déjouant toutes les mesures de sécurité qui étaient loin d'être légères.
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près la prière d'El-Asr, nous primes place dans le véhicule, une sorte de « Pick up », en deux rangées comme cela se passait dans es armées régulières, comme dans les « GMC » de l'armée française que je regardait quand j'était enfant, avait je pensé. Chacun avait une tâche bien précise et s'y concentrait. Durant tout le trajet, notre Responsable, assis à coté du chauffeur, nous indiquait la route et commentait chaque détail, façon de nous mettre « dans le bain » A la vue de la cible, à prés d'un kilomètre, à « vol d'oiseau » une certaine fébrilité s'empara et nos neurones se « grillèrent » à un rythme que n'égalaient que les battements de nos cœurs. Même si nous n'avions pas peur, cette réaction à la vue de la cible, était tout à fait normal et légitime. Demandez à un chasseur ce qu'il ressent à la vue de sa cible, fut-elle une innocente perdrix. Et si peur, il y avait, c'était celle de « rater » la mission même si nous pouvions en sortit sains et saufs.
  L
e véhicule « stoppa net » à l'endroit prévu et profitant de l'effet de surprise, nous entrâmes en action, tenant en respect les vigiles tout en les désarmants. Il étaient comme hypnotisés et ne comprenaient pas ce qu'il leur arrivait, évitant toute forme de résistance. Quant à nous, nous avons procédé comme prévu par la préparation de l'opération, comme des automates, selon des gestes et une harmonie métronomes. Je vous dirais que je n'ai même pas eu à dévisager les vigiles et si j'ai eu à les rencontrer quelques temps après, j'aurais été incapable de les reconnaître. Une fois que les armes récupérées, nous nous retournâmes aussi vite que nous avions pénétré dans le chantier, pour laisser le champ libre à nos deux Moussebelines (l'étudiant et l'autre) pour brûler le chantier. Ils exécutèrent leur tâche comme prévu. Ah ! J'oubliais de vous dire qu'au sein du chantier, il y avait des femmes et des enfants, familles de vigiles et des gardiens car c'était aussi une base de vie. Ils furent mis à l'abri dans une baraque à l'entrée du chantier, par deux moudjahidine du groupe tout en prenant soin de leur permettre de s'enfuir une fois l'incendie allumé. Ils furent femmes et enfants, épargnés.
É
loignés de quelques kilomètres, nous vîmes le feu prendre tout le chantier et les flammes étaient visibles à plusieurs kilomètres à la ronde ; ce qui alerta le cantonnement militaire. Le lendemain toute la région fut encerclée et s'en suivit un grand ratissage. Toutes les forces militaires disponibles furent mobilisées mais cela n'était pas pour nous inquiéter car, à cette époque là, il faut le dire, la présence militaire française n'était pas aussi massive que pour la période d'après. L'opération fut rapportée par la presse écrite et radiophonique mais surtout le « téléphone arabe » qui fonctionna à « plein régime » avec toute l'amplification de la tradition d'oralité. Notre but était atteint.

Pages 164, 165 et 166.

Votre « baptême du feu » accompli et l'opération réussie, c'est le repli avec toutes ses conséquences : le repos du guerrier, je suppose, le changement de lieu, l'évaluation de l'opération, le contact avec les Populations, etc.…. Que s'est-il passé, après l'opération ?

  La vie au maquis, c'est aussi la rencontre avec les populations aussi différentes et ressemblantes les unes que les autres, les montagnards, les nomades et les habitants de petites bourgades avec leur caractère bien trempé, leur rudesse, leur sagesse mais leur caractère baroudeur et naturellement rebelle. Elle nous recevaient aussi bien humblement que généreusement, l'apport le plus précieux de ces populations nous provenait de leur connaissance du terrain. Il leur arrivait de nous tourner gentiment en « dérision », nous les maquisards issus de la ville, les « enfants gâtés » ou une sorte de « tchi-tchi » selon l'expression d'aujourd'hui. Nos propos, nos formules idiomatiques et parfois même nos questions leur paraissaient décousus. Lors de ces rencontres, l'étudiant paraissait parfois absent, voire déconnecté au point où il n'assimilait pas le propos de ces montagnards et nomades : il m'harcelait alors de questions, tout en gardant une sérénité et un calme olympien, traits forts de son caractère. Bien plus tard, et au fur et à mesure qu'il gravissait les échelons de la responsabilité, il ne se départait jamais de ces qualités mais bien plus il acquerrait autant de sagesse et perspicacité. C'est aussi qu'il devînt un responsable aguerri, écouté et respecté, ayant sous son commandement des troupes disciplinées et organisées selon une adhésion libre et volontaire. Il devînt l'exemple du maquisard qui a bien appris l'enseignement aux cotés d'un grand chef, organisateur et fondateur de la wilaya VI.
Aussi donc commençait pour nous une nouvelle vie qui, pour être matériellement bien rude parfois, n'en était pas moins enrichissante et conviviale ; ce qui n'était pas pour nous déplaire et nous faire oublier ce qu'on a « abandonné » comme la famille, le quartier, etc...

Pages 167, 168, 169,170 et 171.
    Dans vos propos, vous commencez à évoquer la vie au maquis, en insistant sur la relation qui vous unissait à cet « étudiant » que vous persistez à appeler ainsi. Cela me parait assez énigmatique….
P
our le moment, je ne vous dévoilerai pas le nom de cet étudiant et à cette étape du récit il n'était que l'étudiant. Cette appellation est à la fois un « statut » et une sorte de « sobriquet » fort gentil, mais permettez-moi de finir mon portrait tout en l'intégrant dans l'ambiance de la vie au maquis.
De jour en jour, mes relations avec l'étudiant s'affermissaient à travers de très longues discussions prenant parfois des relents philosophiques, voire « meditatoires » c'est ainsi que j'ai su aussi qu'il avait fréquenté l'école coranique et la Medersa et qu'il était issu d'une famille de la datte comme on disait, ou coexistaient l'amour de la terre et des palmeraies d'une part, et celui de la patrie, d'autre part. S'il n'a pas beaucoup fréquenté la Medersa, il rejoignait l'illustre institut Ben-Badis, considéré à l'époque comme haut lieu de savoir et surtout comme une référence intangible du statut social et culturel. Cette extraction socioculturelle et son penchant caractériel le prédestinaient naturellement à jouer un rôle remarquable, au sens littéral et imagé du terme, dans l'organisation de la Région, surtout après le martyr du Responsable désigné par le congrès de la SOUMMAM, et les problèmes qu'a connues la wilaya VI.
  Nos discussions, à vrai dire interminables, portaient assez souvent sur les voies et méthodes à même de consolider l'organisation de la lutte dans la région, à accentuer son influence auprès des populations. Nous commentions abondamment les changements rapides, voire radicaux observés chez ces populations, caractérisés par une adhésion franche et sans réserve à la guerre de libération. L'organisation se ramifiait telle une toile d'araignée avec une rapidité inouïe et tous les ARCH, les grandes familles ou « tentes » manifestaient concrètement leurs présence au seins des structures militaires, paramilitaire ou civiles de la Révolution. Quand un membre ou un « enfant » d'une grande famille ou d'une « tente » rejoignait le maquis, c'était le signe, le gage de l'adhésion de celle-ci à la Révolution. Notre étudiant, qui militait déjà au sein de l'organisation civile, mesurait à sa juste valeur le poids des populations dans la bataille et redoutait, plus que tout et à l'instant de tous les authentiques maquisards, les retombées négatives de la non implication des grandes familles. C'est grâce, d'ailleurs, à cette vision, à cette stratégie d'ouverture sans exclusive que la Révolution a pu mener un double combat : lutter contre l'ennemi et faire adhérer pleinement et concrètement l'ensemble des populations pour donner un caractère éminemment populaire à l'entreprise de libération nationale car l'engagement et la mobilisation du peuple constituent incontestablement le pilier central de l'échafaudage, de la pyramide organisationnelle de la Révolution et le meilleur garant de son issue finale. C'est aussi là l'enseignement axiomatique de la résistance algérienne, à travers les âges et surtout après la colonisation française. Cette stratégie obéissait à la fameuse sentence émise par Larbi Ben M'hidi « jetez la Révolution dans la rue, le peuple la prendra en charge » même si à l'époque, nous n'avions pas connaissances, pour la plupart d'entre nous, de tels propos. C'était aussi une sentence axiomatique. L'adhésion des populations répondait aux exigences de la « guérilla », de la guerre révolutionnaire d'autant plus que ces populations vivaient dans des conditions dépassant l'inacceptable tant du point de vue socio-économique que politique.
L'Étudiant, ayant fréquenté l'institut Ben Badis dans la capitale de l'Est algérien et côtoyé le « ghota » politique et l'élite culturelle de toute cette région, ne pouvait ne pas prendre en considération cette donnée fondamentale et ce, d'autant plus qu'il avait vécu douloureusement les événements du 20 août 1955. A vrai dire, l'action des étudiants en Mai 1956 dans cette région du pays, n'est que l'aboutissement maturé des événements d'août 1955, qui ont concrétisé le message de Novembre 1954. Décidément, le colonialisme faisait preuve d'autisme intégral. Ces journées d'août 1955 ont insufflé un nouvel élan à la Révolution et les Étudiants ne pouvaient rester impassibles face à la déférence libératrice et la cécité de l'occupant.
De retour dans sa région natale, à Oumache, notre Étudiant fut surpris en découvrant que l'implantation de la Révolution n'était pas l'apanage des grands centres urbains du Nord, l'organisation civile y était déjà présente avec ses cellules politiques, logistiques. La tâche n'était donc qu'adapter et consolider cette organisation en fonction des impératifs de la Révolution et des spécificités de la région. Il fit alors preuve d'une activité débordante où son désir de connaître et faire connaître, à la mesure de sa perspicacité avérée et de son intelligence manifestement redoutable. Ce qui ne cadrait pas forcément avec son tempérament synonyme de sérénité et de modestie. En le côtoyant, j'ai découvert que toutes ses qualités ne relevaient point d'un ascétisme caricaturé voire caricatural observé chez certains étudiants de l'institut ou des zaouïas. Il était plutôt du genre «bon vivant», comme on dit aujourd'hui, mais avec un sens critique très mesuré.
Je me souviens avoir évoqué  avec lui nos conditions de vie et de luttes en émettant quelques critiques tels l'épuisement à la marche pour entreprendre une action armée; ce qui affaiblissait nos forces à l'heure fatidique, à l'impréparation de certains aspects, les imputant plutôt soit à l'inexpérience, soit à la fougue de nos camarades et responsables. Il se mettait alors dans le rôle d'un commissaire politique avisé et clairvoyant et il faut dire, avait cette latitude de dire ce qu'il veut et où il veut et savait obtenir l'aval de ses compagnons même lorsqu'il s'agissait parfois d'ordres secs et rigoureux. De tous nos camarades du groupe, nous étions l'Étudiant et moi-même, les plus en symbiose malgré quelques divergences que nous arrivions à aplanir à la suite de longues discussions entièrement libre de toute «censure». Ces discussions ininterrompus ne se déroulaient pas autour d'une table comme pourraient le croire les jeunes lecteurs mais durant l'accomplissement de nos tâches au sein de notre base de repli, au cours des longues marches quand nous nous déplacions d'une région à l'autre et parfois même lorsque nous entrions en contact avec les populations nomades (ou nomadisés) et sédentaire (ou sédentarisées) dans une région ou une zone quasi-libérée.
Notre groupe était constitué de moudjahidine de divers horizons avec un petit noyau de jeunes instruits à qui incombait la tâche de mobilisation et de sensibilisation : il fallait lire et faire lire, écrire, rédiger, diffuser des tracts, des orientations, expliquer aux maquisards et à la population le sens de certains évènement, etc.… l'Étudiant y excellait à tel point que le «commissaire politique» suggéra de le faire affecté à cette tâche à laquelle il était naturellement prédisposé; suggestion immédiatement acceptée. L'Étudiant devînt alors le moteur du groupe en assumant ces taches en sus de celles de secrétariat à différents niveaux et organisa une véritable cellule, un «pool», dirait-on aujourd'hui. Face à l'efficacité de ce travail, notre commissaire politique demanda a être muté. Ce fut presque le seul changement que connut notre groupe jusqu'à réorganisation de la wilaya VI à l'issue du congrès de la SOUMMAM, suite à quoi mes relations avec l'Étudiant devinrent plus espacées, voire plus rares.
L'Étudiant, vous l'avez, j'espère, bien deviné, est Mohamed Chaâbani; bien connu non seulement de toute la région mais dans tout le pays durant et après la guerre de libération. J'espère que vous me donnerez l'occasion d'y revenir.

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   Absolument ! Mais auparavant je voudrais revenir sur certains points que vous avez évoqués allusivement : il s’agit de la wilaya VI qui connut certains problèmes en 1955/1956. Qu’en est  au juste ?

   N’étant point historien et ne voulant point faire de l’apriorisme je vous rapporterai les choses telles que je les ai vécues et dans la région. Il y aura certainement des éléments de réponses à votre question mais il n’est nullement question d’étudier ou d’analyser la crise de la wilaya VI à ce niveau de notre entretien.
La wilaya VI a connu effectivement des soubresauts en 1955/1956. Nous en  avions vaguement connaissance mais après 1956, elle retrouva une stabilité organisationnelle avec la désignation du colonel Si-Haouas. Les rares informations que j’avais provenaient de Mohamed Chaâbani, lorsqu’il nous arrivait de nous revoir qui me les transmettait presque sous le sceau de la confidentialité. De toutes ces informations relatives à la situation de la wilaya, une était particulièrement malfaisante : il s’agit du messalisme qui commençait à investir massivement la région. Par ailleurs, face à cette situation, il fallait réadapter toute l’organisation. Notre groupe fut dissout et ses membres furent réaffectés à d’autres structures; ce qui me permit de retrouver ma liberté d’action. Notre chef du groupe, de par sa bravoure et son courage, son esprit d’initiative fut promu  comme adjoint du chef de Zone. Pour ma part, j’investis l’action fidai bien sûr avec l’aval des responsables.
Mohamed Chaâbani, fidèle à lui-même et de sa très forte personnalité, imposa sa présence morale et intellectuelle et allait contribuer à la résorption de la crise. Et si je reviens et je m’étale sur les qualités et la stature de l’homme, c’est tout simplement par rapport au rôle qu’il jouera dans le redressement de la wilaya VI. Homme d’action et de pensée, il était écouté, respecté et sincèrement estimé pour ses qualités de baroudeur prouvées lors de plusieurs batailles et accrochages;  pour sa sagesse et pondération en traitant avec art et doigté des questions épineuses surgies entre des hommes que tout séparait quant à leur caractère. Et croyez-moi, cela n’est pas chose aisée. En somme, à cet égard, il fut un meneur d’hommes exceptionnel, sachant distinguer le compromis de la compromission, alliant harmonieusement souplesse et fermeté. Ce sont autant de qualités nécessaires et exigées pour la refondation et l’unification des rangs de la wilaya dans une ambiance socioculturelle marquée par le tribalisme et la politique de division menée aussi bien par le colonialisme que par les forces messalistes. Pour ces dernières, la ruse était de mise en exploitant les idées fortement nationalistes enracinées au sein des populations mais manquant terriblement de discernement car ces populations appuyaient tout nationaliste; vrai ou supposé, cela était une autre question. 
Mohamed Chaâbani, par sa connaissance de ce milieu sociologique, a su faire distinguer le bon grain de l’ivraie, faire prendre conscience aux populations du danger  de la politique divisionniste des forces caidales et messalistes, soutenues plus ou moins ouvertement par le colonialisme. Il le fit avec brio; ce qui explique sa fulgurante ascension dans l’échelle des responsabilités jusqu’à être le premier responsable de la Wilaya. Son apport dans la solution de la crise est d’autant plus méritoire qu’outre les problèmes organiques et structurels, les aspects socio-économiques et militaires connaissaient une dégradation de plus en plus accentuée : renforcement de la présence militaire armée; multiplication des ratissages, manque et rareté des armes au sein de l’ALN, la faim, la soif, dépeuplement de zones entières opéré par l’armée française, etc.…, le tout «corsé» par les divisions et les querelles sclérosantes de certains frères de combat.
Nous nous revîmes vers la fin de l’année, à Messaad, dans un lieu fortement boisé, non loin de la célèbre Zaouia d’El Hamel et de Boussaâda. Je venais d’accomplir une action fidaï dans cette ville. Ce grand chef et son escorte étaient dans les parages. Il fut surpris de me voir, croyant que j’étais toujours dans les Ziban. Ce furent les retrouvailles joyeuses. Mais j’ai pu, quelques instants après, déceler une certaine tristesse sur son visage et qu’il était fort préoccupé. Après quelques instants d’hésitation il prononça cette formule qui vous pétrifie «Que Dieu bénisse les Chouhada», suivi de la terrible nouvelle : «Si Ziane et Si Ben Boulaid ont rejoint le compagnon éternel».
Je reçus l’information comme une puissante décharge électrique. Je considérais Ben Boulaid comme étant incontestablement le plus grand d’entre tous. Souvenez vous; je vous en avais parlé lorsqu’il était venu nous voir, chez les scouts à Arris. Chaâbani, remarquant mon émotion, entama un autre sujet. Décidemment, l’homme a acquis davantage d’assurance, de sagacité face à l’énormité des problèmes. Après avoir fait le «tour d’horizon», évoqué des sujets maintes fois cogités et retournés dans tous les sens, nous abordâmes le problème le plus essentiel; celui de l’avenir car, disait-il toute situation nouvelle appelle une nouvelle stratégie. Ce fut l’occasion d’entamer de nouvelles et longues discussions où chacun de nous, dans l’enthousiasme et la hardiesse, s’érigeait inconsciemment en expert des questions militaires. Chaâbani paraissait avoir acquis encore plus de sagesse, de perspicacité et surtout plus de tempérament face à ces nouveaux problèmes qui se posaient à la révolution, en général qui prenaient un sens majeur et décisif et à la région plus particulièrement qui malgré, l’énorme potentiel patriotique, se trouva confrontée à une adversité multiple. Néanmoins, malgré la perspicacité et la tempérance qui le caractérisaient, Chaâbani sombrait par moment dans le romantisme révolutionnaire; ce qui était loin de me déplaire, je dois l’avouer. Nos discussions prenaient alors la forme d’un «brainstorming» qui produisait des idées, des projections des constructions théoriques beaucoup plus proches de nos désirs, de nos rêves que de la réalité. Mais après tout, la révolution n’est-elle pas avant tout un rêve, surtout pour les jeunes ?

(*) DJERABA MOHAMED, La Proclamation du 1er Novembre 1954, un appel aux armes, un hymne à la paix- Alger, Ed Practicom, Novembre 2002.


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