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Le meurtre banal du colonel Abel 

  Voilà ! C'est presque fini. Brusquement, entre deux averses on a appris, nous qui étions nés trop tard pour profiter de l'Indépendance, qu'un matin du 3 septembre 1964 à Oran, quatre «juges» se sont levés le matin et ont assisté à l'exécution d'un colonel du nom de Chaâbani Mohammed parce que le Président de l'époque ne l'aimait pas. Sur la liste de ce sitcom horripilant, on a reconnu Chadli, Ben Bella, Boumediène, le colonel Bencherif, Saïd Abid, Bensalem Abderrahmane et Draïa Ahmed.
  La moitié de ces noms ne nous disent plus rien et la moitié de ce peuple ne disait plus rien à ces gens dès cette époque. Des années après donc, Chadli a parlé et Nezzar lui a rétorqué pendant que nous mangions un peu de pain en regardant des figuiers démentir la force des vents.
  Tout le monde a vécu l'épisode comme un épisode, un spectacle, une confirmation de la conclusion populaire sur les décolonisations détournées ou un documentaire sur la reproduction des insectes féroces d'un pain moisi. Il n'y a eu qu'un seul avocat à Alger pour parler de «terrible aveu» confirmant l'impunité comme mode de devoir de mémoire banalisée et prouvant que l'on peut tuer, juger et décapiter avec le parapluie de la prescription, de la raison d'État ou des nécessités de la guerre.
 Sans que cela ne heurte personne aujourd'hui et sans que cela aille au-delà du plaisir malsain du voyeur pour la scène des interdits et des intimités. De quoi expliquer, banalement, plus tard, les massacres collectifs, les hécatombes des routes, l'impolitesse nationale, le viol quotidien par l'ENTV, le bourrage d'urne et la corruption généralisée et même le teint jaune de la population. Un homme se lève le matin et peut être fusillé un quart d'heure plus tard. Un autre homme se lève lui aussi, le juge avec mollesse et met fin à une vie avec la légèreté d'un homme qui remplit une formule.
  Il se lève des années plus tard et se retrouve Président. Encore quelques matins et il finit par raconter la chose à son ex-peuple en accusant d'autres ex-propriétaires sans même provoquer la moindre petite nausée nationale. Le pire est cependant dans ce silence qui a entouré comme un sous-titrage frauduleux les aveux d'un meurtre : ni l'ONM, ni les anciens moudjahidine, ni l'ex-ex-Président, ni les gardiens du temple, ni même les fervents de la nouvelle Constitution, qui insistent sur l'écriture de l'histoire autrement qu'avec des rayons, n'ont trouvé à redire.
  Autant de gens qui peuvent vous traîner dans les tribunaux, vous accuser de néo-harkisme et vous fabriquer un dossier messaliste si vous osez la moindre petite phrase sur «leur histoire nationale» et qui aujourd'hui se taisent et font semblant de recompter les cheveux pour ne pas avoir à se mêler de cette fausse bataille à effet dominos. Un «terrible aveu» ? Oui, très terrible : les cimetières de ce pays font trois fois sa surface et les assassins y vivent avec le paisible souffle des jardiniers. Dans cette histoire, Dieu n'a pas eu besoin d'envoyer des corbeaux pour initier aux enterrements. Ils étaient déjà là. Ils sont encore ici.
Par Kamel Daoud. Le Quotidien d'Oran 13/12/08


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