ACCUEIL







Témoin sur l'assassinat de la révolution. Livre du cdt Boureggaa
Pages 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140 et 141.

  A l'issue des arrestations de Mohamed Boudiaf, Salah Boubnider (Saout-El-Arab), Boualem Ousseddik et bien d'autres, par Ben Bella et les services de sécurité de Boumediene, j'ai fini par perdre toute confiance en ce régime qui a tout fait pour étouffer en nous toute bonne volonté entraînant notre retrait des institutions officielles et de la vie politique. En septembre 1963, j'ai décidé de prendre contact avec Hocine Aït-Ahmed, qui s'était retiré dans un village sur les hauteurs du Djurdjura. J'étais accompagné du Dr Hermouche Ramdane, de Ali Abdennour et Aboubakr Belkaïd, ce dernier était membre du parti du P.R.S. de Mohamed Boudiaf. Aït-Ahmed a préféré que la rencontre ait lieu dans un lieu public et en toute transparence. On lui a expliqué notre position et vu son passé prestigieux et de sa position prise pendant la crise de l'été 1962, on l'a choisit pour qu’il soit à la tête de notre organisation. Nous lui avons proposé une liste de noms, d'hommes intègres, susceptibles d'apporter un plus à notre organisation dont Krim Belkacem. Il y a opposé un refus catégorique. Nous lui avons dit que ce dernier était un homme de grande expérience, qu'il avait pris des positions courageuses et qu’il a des relations importantes qui pourraient nous être utile. Ait Ahmed a finalement accepté notre suggestion à condition que tous les membres du PRS de Boudiaf nous rejoignent. C'est sur la base de cet accord que le F.F.S. est né. Une semaine plus tard, une seconde réunion fut tenue et nous y avons noté une absence, celle de Boualem Benhamouda, alors porte-parole de la Wilaya IV qui avait préféré informé son président Ben Bella du nom de notre organisation, de ses membres et de tous les secrets qu’il avait pu récolter.
Lors de cette réunion, la liste des membres fondateurs du F.F.S. qui se comporte de 16 personnes a été établie. Dès l'apparition de notre organisation, le rôle du parti de Boudiaf a cessé d'exister. Les objectifs du nouveau parti ont été définis comme suit :
1 - Sensibiliser le citoyen sur la gravité de la situation politique.
2 - Mettre fin à l'anarchie et à l'improvisation dont faisait preuve le président Ben Bella.
3 - Assainir l'A.L.N. des infiltrés de l’armée française.
4 - Mettre un terme aux agissements des services de renseignements qui effectuaient des descentes chez les militants et les citoyens pour les arrêter traditionnellement au lever du jour.
5 - Asseoir des bases d'une véritable démocratie.
6 - Libérer tous les détenus politiques.
Mohand Oulhadj, commandant de la Wilaya III, n'a pas rejoint le F.F.S. et il a exigé que son adhésion se fasse de manière simultanée avec celle de Krim Belkacem, auquel doit être réservé un rôle de même niveau que celui de Aït-Ahmed. Nous avons accepté sa condition en l’informant que nous attendions une réponse positive de Krim qui est en France. Il a promis qu'il serait à nos côtés dès que la nécessité se ferait sentir, mais des officiers sous son commandement nous ont déjà rejoints, sans l'informer.
La première grande réunion a pu enfin se tenir, en présence de tous les membres. L'espoir semblait de nouveau permis. Certains officiers avaient ramené avec eux armes et munitions pour les remettre au chef de l'organisation (Ait Ahmed), qui n'avait à aucun moment demander des armes et il a été convenu de les confier au capitaine Moussa, officier de l'A.L.N., alors affecté dans une caserne à Blida qui était en contact secret et permanent avec Aït-Ahmed.
Quand le capitaine Moussa est arrivé au lieu du rendez-vous en tenue militaire pour la collecte des armes, les hommes chargés de cette mission qui ne le connaissaient pas ont pensé à un piège tendu par les services de renseignement. Aussitôt les armes remises à cet officier, ils ont pris contact avec leur chef Mohand Oulhadj pour le convaincre de les rejoindre, sinon ils seront tous condamnés à mort ou emprisonnés. Mohand Oulhadj accepta de nous rejoindre malgré lui et on a entreprit nos activités avec un petit groupe mais avec de grands espoirs et ambitions pour s’opposer à un régime qui dispose de moyens gigantesques et montrait une avidité de pouvoir sans égal.
Le pouvoir a lancé une campagne de dénigrement contre le F.F.S., essayant d'un côté de minimiser son importance, et d'un autre de faire croire qu'il s'agissait d'une " bande de berbéristes " qui aspirait à la sécession de la Kabylie du reste du territoire de l’Algérie et qu'on était des terroristes. C'est, du moins, ce que voulait faire croire le pouvoir au peuple qui est hostile à toute idée d'atteinte à l'unité nationale. En vérité c'était aussi une aubaine pour le pouvoir de détourner l'opinion publique des problèmes réels liés à l'absence de démocratie. Le pouvoir a réussi à nous présenter à l'opinion arabe, internationales et aux mouvements de libérations comme étant des perturbateurs, contre-révolutionnaires, racistes et sécessionnistes. Un hebdomadaire arabe nous a accusé d'être des collaborateurs de l'ennemi israélien et il a appuyé ses écrits par des photos truquées. Quant à la presse française, elle a écrit que la situation politique et militaire en Algérie est très grave. Un ministre français a déclaré : "Cette affaire concerne un état avec lequel nous avons des accords et des intérêts. Il est impératif que nous soutenions le pouvoir en place et lui fournissions tous les moyens nécessaires pour l'aider à créer le climat adéquat afin de préserver nos acquis. Tout changement à la situation actuelle mettrait en danger nos intérêts ". Curieusement, Ben Bella avait le soutien de la France.
Nous étions contraint à livrer bataille sur deux terrains. Faire face à la propagande de ce régime et en même temps l'affronter. Nous avons cependant réussi à expliquer au peuple de nos véritables objectifs et le convaincre de nos intentions. Nous avons prouvé que notre organisation était un mouvement noble dans ses fondements et ses aspirations et qu'il n'était ni sécessionniste ni chauviniste. C'est ainsi que nous avons commencé à circuler dans les lieux publics, en tenue militaire. Les troupes de l'A.L.N. présente dans la région ne nous empêchaient pas de tenir nos meetings, d'ailleurs parfois c'est elles qui nous protégent et nous facilitent nos déplacements d'une région à l'autre. Inquiets de cette nouvelle situation, Ben Bella et Boumediene ont organisé un coup monté en donnant des ordres à quelques soldats pour provoquer des accrochages pour nous entraîner dans une guerre civile, et justifier ainsi une action militaire de grande envergure pour organiser la répression. Nous étions toutefois bien informés des décisions de la présidence et de l'état-major. Nous avons informés nos militants pour éviter de tomber dans le piège et nous les avons incités à bien accueillir les éléments de l'A.L.N., à établir et renforcer avec eux des liens de fraternité. Nos militants et sympathisants sont arrivés jusqu'à accueillir les éléments de l'A.L.N. chez eux. Ainsi on a réussi à éviter tout affrontement, ce qui provoqua la colère de Boumediene et Ben Bella.
Malgré cette tension extrême, la direction du F.F.S. a toujours conservé un contact avec le pouvoir. L'objectif était de trouver une issue honorable pour notre révolution et préserver l'unité du territoire national. Après plusieurs contacts, une rencontre a eu lieu entre notre organisation et Said Abid, près de Djamaa Saharidj, à l'est de Tizi-Ouzou. Il est venu à la tête de forces importantes qui étaient équipées d'armes lourdes. Après lui avoir expliqué les raisons de notre soulèvement en insistant sur le refus d'entrer dans une guerre fratricide comme cela s'était passé lors des affrontements entre les wilayas en 1962, on a exigé de mettre fin au pouvoir personnel, assurer une ouverture démocratique, stopper les agissements des infiltrés de l'armée française au sein de l'ALN, et à confier le commandement réel de l'armée nationale et populaire à des hommes sincères, révolutionnaires et nationalistes tels que Tahar Z'Biri et Mohamed Chaâbani et que Boumediene pouvait conserver son poste de ministre de la défense.
Convaincu par nos arguments et rassuré Said Abid est retourné à Alger, où il devait transmettre nos revendications à Ben Bella. Mais il a du se contenter de les transmettre au colonel Houari Boumediene. Ce dernier l'a chargé encore une deuxième fois de négocier avec nous, il est donc revenu à Tizi-Ouzou, en compagnie du commandant Zerguini. Avant de prendre contact avec nous ce dernier a manœuvré derrière le dos de Said Abid pour nous piéger. Il a en effet envoyé deux camions civils, chargés de soldats pour une mission secrète dans la région de Azazga, et avait donné l’ordre en même temps a un autre groupe de faire barrage au premier en leur expliquant qu’il appartiennent aux forces du F.F.S. et qu’ils vont faire des opérations de sabotages à Azazga. L'accrochage a effectivement eu lieu. Trois soldats sont morts, et de nombreux autres ont été blessés. Quand Saïd Abid a appris la nouvelle, il est devenu furieux et était choqué. Il a pensé, dans un premier temps que notre mouvement voulait l'impliquer dans les combats et avait peur que Boumediene ne va pas le croire et c’était pour cette raison qu’il avait envoyé avec lui Zerguini pour l’espionner. Il était devenu méfiant, ne croyant plus personne. Il est venu à notre rencontre, en espérant connaître la vérité. Mais il n'a pas trouvé les preuves matérielles nécessaires pour le convaincre de notre bonne foi. Il était rongé par le doute, jusqu'au moment où un soldat, pris de remords après avoir participé à l'opération sous les ordres de Zerguini, décide de dévoiler la vérité.
Ben Bella et Boumediene ont exploité à fond cet incident et l'ont décrit de la catastrophe nationale. Ben Bella a déclaré « que la situation dans le pays est au bord de l'effondrement, que la scission est inévitable et que la Révolution est en danger », il a dès lors transformé son bureau en un quartier général et finit par déclarer que " toutes les unités de l'armée doivent être engagées dans l'opération pour éradiquer le F.F.S." et donna l'ordre à Chaâbani de marcher avec ses forces immédiatement sur la Kabylie et d'écraser les insurgés. Mais Chaâbani refusa d'impliquer ses troupes dans un engrenage de la mort. Ben Bella était furieux contre ce refus. Boumediene, quant à lui, s'enferma dans son mutisme habituel et lui a donné un temps de réflexion, Il finit par l'inviter à un dîner, pendant lequel ils eurent un entretien qui s'est prolongé tard dans la nuit et avait préparé un « scénario » bien détaillé pour créer un conflit entre notre organisation et Chaâbani. Le plan consistait à tendre une embuscade au colonel Chaâbani. A son retour vers Biskra, a une heure tardive et juste aux alentours de Lakhdaria (Palestro) sud d’Alger, un tronc d'arbre a été mis sur la longueur de la route par les hommes de Boumediene pour lui barrer le passage et l'obliger de s'arrêter. Ils l'aveuglèrent par des projecteurs et tirèrent des coups de feu en sa direction pour lui faire peur. Après l'avoir injurié, ils lui ont demandé de leur montrer son permis de conduire, le fouillèrent minutieusement, tout comme ils fouillèrent le véhicule. Avant de le relâcher, ils lui ont fait comprendre qu'ils appartenaient aux forces du F.F.S. et qu'ils contrôlaient la région. En dirigeant chevronné, Chaâbani a réussi à garder son calme tout au long de l'incident et a rapidement compris que l'opération était commanditée par Boumediene, lui qui l'avait invité et était donc le seul à savoir que Chaâbani se rendait à Biskra, et à connaître l'itinéraire.   
Chaâbani a gardé le silence sur cet incident pour ne pas donner à Boumediene l'occasion d'incriminer le F.F.S. encore une fois. De son côté, Boumediene, rusé comme il était, avait compris que son intrigue avait échouée et que Chaâbani ne pouvait être dupe. Il changea alors de tactique envers lui et l'accusa ouvertement, lui et Khider, de refuser de combattre les éléments du F.F.S. et déclare la guerre à tous et sans exception. Pendant que ces intrigues et manipulations se poursuivaient, le FFS étendait son implantation. Il choisit le langage de la persuasion et multipliait les contacts avec la population, pour leur expliquer la nécessité d'oeuvrer à la construction du pays, d'opter pour la voie démocratique, de ne porter atteinte ni aux institutions de l'état, ni à l'armée, ni à la police, ni à la gendarmerie. Ainsi, on ne pouvait plus nous accuser d'être des " bandits ". Nous avons privé le pouvoir de plonger le pays dans la guerre civile. A ma connaissance nous n'avons tué personne, tandis que les troupes du pouvoir avaient fait 250 victimes sur ordre de Boumediene. Les prisons étaient de nouveau pleines, tellement les arrestations se faisaient quotidiennement.

Colonel Mohamed Chaabani Web Site